« Les Indiens de Tocqueville »: entretien avec JP Lacam (1)

Vous nourrissez un grand intérêt pour Tocqueville. Quels en sont les ressorts ?

 JP Lacam : Réponse : son œuvre et sa personnalité. Ce qui m’intéresse dans son œuvre, c’est, surtout ses sujets d’étude les moins connus du grand public. A savoir, le paupérisme, la colonisation de l’Algérie, l’esclavage et bien sûr les Indiens d’Amérique du Nord. Mais je suis aussi intéressé par sa méthode de travail. En particulier, par sa façon de collecter l’information à même le terrain. Il y a dans l’œuvre de Tocqueville une dimension méthodologique évidente, mais assez largement ignorée. Quant à sa personnalité, c’est sa très grande honnêteté intellectuelle qui m’impressionne. Voir, par exemple, son comportement sans concession au lendemain du coup d’Etat du 2 décembre 1851. Il ne veut pas se compromettre avec un régime qui porte atteinte aux libertés. Alors, il se retire définitivement de la vie politique.

 Tocqueville va aux Etats – Unis avant tout pour étudier les prisons et pour collecter des données sur le système politique. Mais, il ne fait pas que ça. Il observe les Indiens. D’où lui vient cet attrait ?  Pourquoi a-t-il tellement envie d’en rencontrer ?

 JP Lacam : selon moi, on peut trouver quatre explications complémentaires à cet attrait de Tocqueville pour les « Sauvages » (comme il les appelle). La première tient tout simplement à l’air du temps. La France connaît, au début du XIXème siècle, un « moment indien ». Les Indiens sont à la mode et Tocqueville adhère à cette mode. La deuxième, c’est que les Indiens représentent, pour Tocqueville, l’esprit de liberté porté à son paroxysme. Ce qui bien sûr correspond tout à fait à ses valeurs. La troisième explication peut être recherchée du côté de la similitude de destin entre la noblesse française vaincue par la démocratie et les Indiens d’Amérique du Nord défaits par la colonisation. On peut penser que Tocqueville, du fait de ses origines nobles et des persécutions subies par sa famille durant la Révolution, a été, par un effet de miroir, particulièrement sensible au malheur des Indiens. Enfin, il y a une dernière explication en rapport avec la psychologie de Tocqueville. C’est quelqu’un qui traverse régulièrement des phases dépressives. Et pour en sortir, il a besoin de vivre des moments exaltants. C’est lui qui le dit. Partir vers la Frontière, du côté des Grands lacs, pour y rencontrer les derniers « Sauvages » est une thérapie, au moment où il commence à être lassé par l’enquête sur les prisons et la démocratie.

 Vous qualifiez Tocqueville de sociologue culturaliste. Qu’entendez-vous par là ?

 JP Lacam  : il est difficile de donner à Tocqueville une étiquette générale et unique. Tocqueville est un précurseur de la sociologie. Et, en cela, il lui arrive d’être successivement beaucoup de choses. Ainsi, certaines de ses théories sont actionnistes, d’autres fonctionnalistes et d’autres encore culturalistes. C’est variable. Dans mon ouvrage, je le qualifie de culturaliste en rapport avec une théorie bien particulière qui cherche à expliquer pourquoi certains Indiens refusent systématiquement de travailler la terre comme le font les fermiers anglo-américains. Pour Tocqueville ce refus est le fruit de leur éducation qui survalorise la guerre et la chasse et qui méprise le travail agricole. Il s’agit bien là d’une théorie culturaliste.

 

Vous parlez de « déportation » pour nommer le déplacement des « cinq tribus civilisées » du Sud – Est qui a eu lieu dans les années 1830 à la suite du vote de l’Indian Removal Act. Ce terme n’est-il pas trop fort ?

 JP Lacam: pas du tout. C’est le terme approprié. D’abord, les Indiens du Sud – Est ne sont pas partis de leur plein grès à l’ouest du Mississippi. Ils y ont été forcés. Ensuite, ils ont été encadrés par l’armée. Enfin, ils ont fait la route entre leurs terres du Sud – Est et les réserves du Territoire indien dans des conditions inhumaines. C’est par milliers qu’ils sont morts de faim, de maladie et de froid sur le « chemin des larmes ». Oui, il s’agit bien d’une déportation.

 Comment Tocqueville envisageait-il l’avenir des Indiens d’Amérique du Nord ?

 JP Lacam : pour lui, les Indiens étaient une « race en voie de disparition ». Quoi qu’elle fasse, elle était condamnée. Dans Etat actuel et avenir probable des tribus indiennes qui habitent le territoire possédé par l’Union (chapitre 10, partie 2, livre 1 de DDA), il envisage trois scénarios pour les Indiens. Tous sont pessimistes. Faire la guerre aux Blancs ? Trop tard, ils seront défaits. Fuir vers l’Ouest devant le front pionnier ? Ils seront rattrapés au bout de quelques années. S’assimiler à la civilisation occidentale ? Les Anglo-américains ne le permettront pas. Donc, dans tous les cas de figure, « je crois, écrit-il, que la race indienne de l’Amérique du Nord est condamnée à périr, et je ne puis m’empêcher de penser que le jour où les Européens se seront établis sur les bords de l’océan Pacifique, elle aura cessé d’exister. » C’est sa prophétie. Mais elle s’est avérée fausse. 

  Tocqueville était-il colonialiste ?

 JP Lacam : Oui, cela ne fait aucun doute. Il pensait qu’une grande nation se devait, pour exister à côté des autres, de posséder un vaste empire colonial. La France avait malheureusement perdu son empire d’Amérique, elle devait donc le reconstituer ailleurs et rapidement. C’est pour cette raison qu’il s’est beaucoup investi dans la colonisation de l’Algérie : voyages sur place, rapports parlementaires, articles dans la presse, discours, etc. Il a eu même, à un moment, le projet de s’y établir comme colon.

  Pense-t-il la colonisation de l’Algérie en référence à celle de l’Amérique du Nord ?

 JP Lacam : Sur la façon de coloniser l’Algérie (conquise en 1830), Tocqueville a des idées bien précises. Il les a exposées dans deux rapports parlementaires : Travail sur l’Algérie (1841) et Rapport sur l’Algérie (1847). Dans ces deux textes, il fait référence à la colonisation de l’Amérique du Nord par les Anglo-saxons. Certains aspects de celle-ci doivent être copiés. Par exemple, le fait de peupler la colonie avec des individus issus des couches moyennes plutôt supérieures. C'est-à-dire avec des individus instruits et entreprenants. Mais, il y a d’autres caractéristiques de cette colonisation qu’il rejette absolument. Par exemple, la manière de traiter les autochtones. Pour Tocqueville, la colonisation n’est pas synonyme de vol et de destruction. Certes, le colonisateur domine le colonisé, mais il a des obligations envers lui. Il se doit de le civiliser, comme on disait à l’époque.

(1) JP Lacam est professseur agrégé de sciences sociales et docteur en sciences politiques. Il enseigne l'IEP de Bordeaux et à l'université Montesquieu-Bordeaux 4.

 

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