Face à l’échec patent du libéralisme, le paradoxe d’une opinion qui tarde à sanctionner ses promoteurs.

Alors que le libéralisme prôné par la droite et auquel se sont peu à peu ralliés les tenants de la gauche de gouvernement fait la démonstration éclatante de son échec, la gauche n’en recueille pas les fruits. Peut-être cela résulte-il justement de l’absence d’annonces claires faisant la démonstration d’une rupture avec les erreurs passées. Un bref historique est utile pour saisir les enchaînements qui ont conduit au désastre actuel.

A partir de la fin des années 70 du 20ème siècle, on assiste à la fameuse « révolution conservatrice » avec l’arrivée au pouvoir de M. Thatcher au RU et de Reagan aux EU. Les politiques économiques et sociales adoptées rompent alors radicalement avec la logique interventionniste qui prévalait depuis plusieurs décennies. Après la brève parenthèse française de 1981 et ce que l’on a appelé la relance contrariée, cette doctrine s’impose en France comme dans les autres pays développés avec son cortège de mesure visant à rétablir les grands équilibres. C’est le tournant de la rigueur. On mène des politiques de désinflation compétitives qui consistent notamment à ralentir la hausse des salaires (désindexation des salaires sur les prix), on cherche à rendre plus flexibles les marchés du travail en facilitant les licenciements (pour « désinhiber » les embauches) et le recours aux emplois à durée limitée.

Mais à côté des privatisations et de la déréglementation des marchés du travail et alors que la mondialisation des échanges et de la production s’accélère durant les années 80/90, la libéralisation financière se met en place. L’entière liberté de circulation des capitaux couplée à l’extrême sophistication des instruments financiers conduiront à plusieurs crises financières (crise Mexicaine en 1994, crise asiatique en 1997…).

La dernière en date, celle dans laquelle nous sommes toujours plongés illustre remarquablement l’échec du libéralisme dans deux de ses dimensions essentielles : la libéralisation financière, la recherche effrénée de la réduction du coût du travail. On nous promettait des marchés financiers efficients, la cupidité les a poussé à des comportements irrationnels, moutonniers et au final inefficaces comme en atteste l’ampleur des dégâts de la crise des Subprime. Comme le montre F. Lordon, les gouvernants suivis par la plupart des médias communiquent sur la rémunération des traders et les paradis fiscaux alors que l’essentiel est ailleurs.

Le creusement des inégalités économiques aux EU est un fait attesté. P. Krugman montre en lien avec les travaux de T. Piketty que les inégalités de revenu ont retrouvé leur niveau des années 30. Or, ce « régime de basse pression salariale » (l’expression est de F.Lordon) est incompatible avec la nécessité de maintenir un niveau de demande permettant de soutenir la croissance, d’où les prêts consentis à ceux que certain financiers ont cyniquement baptisés Ninja (no income, no job or asset, ceux qui n’ont pas de revenu, pas de travail ni de patrimoine).

L’échec des thèses libérales est tellement patent que certains plutôt libéraux en économie comme des membres du Modem en viennent à réclamer la fameuse taxe Tobin que l’on jugeait irréaliste lorsqu’elle était avancée par Attac !

D’où une sorte de mystère ou de paradoxe politique. Les conditions d’un très net basculement à gauche des opinions publiques sont réunies mais on n’en voit pas poindre l’ombre d’une ébauche. Tant que le parti (encore) majoritaire à gauche ne lance pas deux ou trois propositions fortes voire spectaculaires pour rompre avec ces décennies de dérives libérales, le déclic ne se produira pas et le président et la droite continueront leurs contre-réformes anti-sociales tout en donnant l’air d’agir contre les abus des marchés financiers.

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