Méritocratie, élitisme et diversité : réflexions autour d'un échec économique

On a l’habitude de dire ou, plus sournoisement, de sous-entendre, que la démocratie participative serait destinée à traiter des points de moindre importance, comme si les citoyens ne pouvaient délibérer que de sujets sans conséquence, les autres relevant d’experts ou d’élites restreintes. Parmi les questions tenues pour « sérieuses », les grandes orientations économiques et les négociations commerciales internationales figurent assurément en première place. Nos meilleurs spécialistes, en coordination étroite avec les plus hautes autorités de l’Etat y veillent.

Et pourtant. On est pris d’un étrange malaise quand on songe à la longue, très longue liste des fleurons de la science et de l’expertise françaises qui ne trouvent pas preneur à l’étranger, du Rafale bien sûr jusqu’au TGV lui-même et en passant par le nucléaire. Et d’autres encore. Leur histoire, chapelet d’échecs, évoquerait une grosse malchance si elle était plus courte. Une malédiction si l’on était superstitieux. Rien n’y fait : même en installant des cellules de coordination au plus haut niveau de l’Etat, en déployant un volontarisme maximal, la sanction est toujours la même. Y compris de la part des quelques pays fortement francophiles, qu’il serait impossible de soupçonner de biais politique négatif à notre encontre.

En quête d’explications, le Monde vient de publier une enquête. Qui peine à aboutir. La raison profonde des échecs répétés échappe toujours et encore. Certains pensent que les techniciens français, excellents, feraient les frais de commerciaux médiocres – un paradoxe pour un pays qui se fait fort des exceptionnelles places de ses « business schools » dans les classements internationaux. D’autres affirment que la centralisation entre les différentes instances fait défaut – alors même qu’il est difficile de faire mieux en la matière que la « war room » présidentielle de N. Sarkozy. Les prix seraient en cause, dit-on enfin – mais que penser alors des échecs même en cas de rabais particulièrement important, au-delà de toute logique commerciale ?

La raison pourrait bien être là où nul ne l’attend. Que ces produits français soient remarquables, nul n’en doute. Et si tel était précisément le problème ? Créer un nouveau produit qui démultiplie les scores de l’ancien et atteint des notes impressionnantes fascine. Au pays des notations scolaires omniprésentes, l’élève qui maîtrise mieux le programme scolaire que son voisin ne peut qu’être premier de la classe. Rafler les honneurs et concours. N’oublie-t-on pas alors que ce programme, socle et référentiel de la notation, n’a rien d’absolu ? Que notre grille d’évaluation et de conception n’est qu’une réduction du réel ? Un grillage dans lequel le brillant élément, repoussant loin derrière lui autrui, s’enferme alors même qu’il savoure son accès aux hauts grades ?

Ne jamais laisser les techniciens fixer les grandes orientations est un principe de management bien admis dans beaucoup de pays. Il y va du caractère novateur des produits. Mais aussi et surtout de leur caractère plaisant et utile pour toute la diversité des clients potentiels. Peut-être que la diversité citoyenne de notre pays et la participation d’acteurs au-delà des hiérarchies figées, en économie comme en politique, aurait bien des choses à nous dire. Alors les chiffres et statistiques les plus sérieuses brilleraient non point par suite d’une obsession à classifier et séparer aujourd’hui à bout de souffle mais de par l’exceptionnel atout que notre pays, ancienne terre d’accueil, détient encore.

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