L'avenir par les marges

Il y a, quoi qu'on en dise, deux types de responsables politiques. Ceux qui ont adopté au Sénat, dans l'un de ces moments où l'histoire bascule, le droit de vote universel. Et ceux à propos desquels, désabusé, Guy Bedos, disait qu'ils avaient promis aux Français de changer la vie, mais n’ont en fin de compte que changé d’avis. De ceux-ci, une palme d’honneur reviendrait sans doute à Nicolas Sarkozy, dont la principale activité de ces derniers temps aura été de défaire ce qu’il avait fait au début de son mandat.

Mais peut-être rien de son fort peu flatteur bilan n’atteint l’opacité de ses prises de position sur le droit de vote universel aux élections locales. Lui qui en 1997 y était hostile « sans ambiguïté », a plaidé en sa faveur pendant la décennie suivante, et aujourd’hui se pose en chef de file de sa prohibition. A chaque fois avec véhémence, grands arguments à l’appui, et en instrumentalisant son passé personnel. Bien entendu accompagné de sa garde rapprochée, qui rivalise d’ardeur à crier noir quand le chef dit noir et blanc quand le chef dit blanc. Assurément, on peut en rire. Y voir une nouvelle preuve de l’insuffisance personnelle de celui qui se fit élire sur sa constance et sa supposée fidélité à la parole donnée.

Pour les citoyens concernés, le droit de vote est en passe de rejoindre le triste palmarès des engagements de longue date des plus hautes autorités de l’Etat, qui font la fierté de notre pays mais que nul ne songe sérieusement à concrétiser, avec notamment le droit au logement et sans même évoquer le champion en la matière, à savoir le droit à l’encellulement individuel des détenus, prévu dans la loi depuis près d’un siècle et demi, souvent répété, jamais réalisé.

Cependant, c’est l’ensemble des citoyens qui est la première victime des revirements de nos responsables. De ce mal de démocratie qui ronge notre pays. La situation est à maints égards analogue aux luttes interminables, dans un passé révolu, des exclus du suffrage censitaire. Puis ce fut le tour du droit de vote des femmes, bloqué pendant de longues décennies, et que, redisons-le, la France a été l’une des dernières à adopter. Plus récemment, c’est sur la démocratie directe, référendaire et participative, que notre pays pour d’inexplicables raisons cale et s’embourbe dans son retard. Comme toujours, c’est la marge qui fait le plus les frais d’un système excluant. Et comme toujours, c’est grâce à elle, elle que l’on accuse de tous les maux, que les failles profondes du système sont mises en lumière.

Dans ces eaux troubles, ne nous trompons pas de combat. Les revirements malsains d’un Nicolas Sarkozy ne sont pas que des signes d’affolement ou d’inconséquence de fin de règne. Ils sont avant tout des tentatives de pérenniser le système en s’appropriant ses travers les plus vils. Un système hiérarchique figé, où l’individu tire sa sensation de puissance en s’agrippant à un statut personnel obtenu par l’exclusion du plus grand nombre. Un système que la droite de Nicolas Sarkozy épouse. Sur lequel la gauche hélas n’est pas encore au clair, comme le montrent ses divisions en matière de laïcité, toujours la même marge vue cette fois sous l’angle religieux.

La citoyenneté n’est rien de tout cela. Elle n’est ni statut personnel, ni faculté réservée à une poignée. Elle n’est ni procédure bureaucratique, ni rituel électoral. Elle n’est autre que notre ressource humaine intérieure à bâtir un avenir commun.

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