Des élections algériennes à la nécessité du printemps français

Le monde entier s'attendait au pire. Après les victoires, réelles ou supposées des islamistes dans plusieurs pays du printemps arabe, après le déclenchement de ce qui ressemble en tout sauf par le nom à une guerre civile en Syrie et à l'anarchie endémique en Libye, les élections législatives algériennes ne pouvaient être qu'un couronnement du processus de destruction et désagrégation.

Le monde entier s'attendait au pire. Après les victoires, réelles ou supposées des islamistes dans plusieurs pays du printemps arabe, après le déclenchement de ce qui ressemble en tout sauf par le nom à une guerre civile en Syrie et à l'anarchie endémique en Libye, les élections législatives algériennes ne pouvaient être qu'un couronnement du processus de destruction et désagrégation.
Nos médias nous avaient prévenus. Tantôt les spécialistes prédisaient un raz-de-marée islamiste, tantôt un boycott massif privant les élections de toute légitimité.
Le jour même du scrutin, les médias ont multiplié les témoignages pour confirmer leurs prédictions. L'affaire paraissait pliée. Puis vint le silence. De plus en plus pesant. Les élections législatives algériennes avaient purement et simplement disparu des écrans radars des médias français. Le Monde, quasiment le seul, a publié un article sommaire au ton technique, affirmant d'emblée que le résultat était celui qui était prévu à savoir le maintien en place du « pouvoir », laissant soupçonner une manipulation des résultats, avant de conclure par la réaction officielle et évasive française, comme si la France avait pour mission de valider ou non le scrutin. Gageons qu'en cas de victoire des islamistes, en cas de violentes émeutes, les médias y auraient consacré leurs Unes, experts et commentateurs se seraient succédé sur les plateaux de télévision, le visage grave mais fondamentalement satisfaits de la justesse de leur vision du monde. Et n'évoquons même pas les commentaires faits dans le secret des chaumières.
Pourtant, le scrutin algérien est riche d'enseignements et de surprises. Premièrement, la défaite cinglante des islamistes, même modérés, donne du fil à retordre aux tenants de la vague islamiste submergeant tout, et justifiant donc le maintien des dictatures dans le monde arabe. Le silence persistant des médias français après les élections est en quelque sorte la seule option pour maintenir une thèse fort bien implantée parmi nos élites.
Deuxièmement, fait encore plus gênant, personne n'a soufflé mot de l'élection de 145 femmes sur 462 députés, soit quasiment une femme députée sur trois. Contre 18% en France dans l'Assemblée nationale sortante. Voilà une observation aussi dangereuse pour notre vision du monde que la présence de femmes au sommet de plusieurs Etats musulmans d'Asie, et qui donc ne peut qu'être évitée de la même manière dans nos médias.
Assurément, nul ne peut être d'un optimisme béat sur la situation politique en Algérie, et nul ne peut s'en satisfaire. Cependant, à l'heure où les citoyens français viennent d'opter pour le changement, pour le dépassement de la logique d'exclusion et du rejet de l'autre, il nous incombe de repenser de fond en comble nos relations avec nos voisins. La situation actuelle où des pays géographiquement très proches, avec lesquels nombre de nos concitoyens, pour les raisons les plus diverses, conservent des liens, sont aussi méconnus et traités comme radicalement autres ne peut plus durer.
La distorsion médiatique sur les élections algériennes, plus qu'un choix journalistique libre par définition mais n'en demeurant pas moins fort regrettable, illustre là encore une situation plus globale qui ne peut plus durer, puisque c'est, qu'on le veuille ou non, sur le fondement des informations transmises par nos médias que les concitoyens décident de l'action géopolitique de la France. Une action qui ne doit plus être ni une caution pour les dictateurs comme dans le cas de Ben Ali, ni une caution nourrissant les forces xénophobes à l'oeuvre dans notre pays.
Ironie de l'histoire, plus de cinquante ans après les faits, c'est également de ce côté-ci de la mer que la libération nationale n'a pas encore pu faire surmonter les barbelés et les non-dits de l'exclusion de la guerre d'Algérie et de ses multiples répliques qui secouent avec une inquiétante régularité notre pays. Nous, Français, avons tout à y gagner. Le changement, là encore, ne pourra venir d'une quelconque organisation technocratique de la Méditerranée, mais de notre engagement civique et démocratique commun.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.