Ce que cachent les barbes

Sigmund Freud avait fondé sa réflexion sur cette observation mystérieuse : des choses « surgissent subitement dont on ne sait d’où elles viennent : on n’est pas capable non plus de les chasser ». Voici que, après de longues années de lutte contre les symptômes des puissances tenues pour relever de l’ombre, malgré tous les dispositifs visant à leur refoulement dans les profondeurs du Moi, toujours et selon des modalités nouvelles ils trouvent moyen de voir le jour.

Cette fois, c’est en la commune de Tremblay-en-France, au nom prédestiné, que le mal réapparut. Tout avait été prévu : voiles, bandanas, vêtements couvrant le visage, et même les robes « d’apparence musulmane » des lycéennes de Saint-Ouen. Las, c’est par l’appendice pileux que le symptôme fit son retour. La barbe d’un fonctionnaire, jointe sans doute à un prénom étranger au corps traditionnel français selon une de ces expressions dont Gérard Longuet a le secret, suscita le doute. Doute sur sa neutralité. Doute sur son intime conviction. Doute sur sa conduite privée. Peut-être même vit-il « maritalement avec une femme arabe », suprême ignominie, comme l’écrivaient il y a un siècle les services d’Emile Combes dans l’affaire des fiches sur un cas analogue ?

Toujours est-il qu’avec Al-Ghazali repris par Descartes, le doute devint chemin de certitude, et l’agent devait être révoqué. Le symptôme, quant à lui, connut la sublimation : révocation non pour barbe mais pour « retards successifs et manque de conscience professionnelle ». Justification certes pas très catholique, mais quelle conscience pourrait donc avoir un Sarrazin ? Las, l’ennemi, rusé, enregistra la conversation avec son supérieur. La parole à refouler de l’inconscient subit le transfert de la presse.

Alors, au juste, que s’est-il passé ? L’agent relèverait-il de l’axe du mal et utiliserait son propre corps comme signe prosélyte ? Ou bien, emporté par son élan progressiste, aurait-il mal compris l’engagement du collectif la Barbe, et appliqué à la lettre le précepte « que la barbe soit le signe de la volonté de résister à l’hégémonie » ? A moins que, passionné par notre culture, il n’ait voulu suivre l’une des nombreuses admonestations de Jules Verne sur le port du viril appendice ?

Troublés, même les plus laïcs des lecteurs du Figaro s’interrogent. Le grand organisateur de la fête de Noël sera-t-il expulsé de France, avec sa fort peu gauloise suite d’animaux ? Tel prêche un renforcement des mécanismes de défense. Tel rassure ses confrères : « on ne peut pas confondre cette barbe avec la barbe du Père Noël ou celle du légionnaire ». La fête de la Nativité et l’honneur de l’Armée sont saufs. Peut-être qu’avec une loi sur la barbe notre pays serait-il plus sûr ? Peut-être pourra-t-on compter sur l’appui décisif du lobby des fabricants de rasoirs ? A moins qu’un délit spécial d’incitation au port de la barbe ne doive être créé ?

Bref. L’histoire nous enseigne qu’en de pareilles incertitudes il faut écouter la voix de nos ancêtres, non point gaulois, mais romains dont notre langue est issue. A l’époque déjà, le barbare, franc, ostrogoth ou wisigoth, portait barbe fournie. Inquiétait les vénérables Pères du Sénat. Et à l’époque déjà le poète Publius Syrus, précédant de vingt siècles l’illustre Viennois, disait vrai : « notre pire ennemi se cache dans notre coeur ».

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