A qu(o)i sert la "diversité" ?

Autant pendant des décennies elle était taboue, la voici au détour de chaque phrase dans les médias. Elle pourrait même avoir enfin un début de réalisation concrète avec le renouveau démocratique dû à la majorité présidentielle lors des élections législatives. Pourtant, osons poser la question fondamentale que jusqu'à présent nous avons confinée aux franges contestataires notamment d'extrême-droite : à quoi sert la diversité ?

Autant pendant des décennies elle était taboue, la voici au détour de chaque phrase dans les médias. Elle pourrait même avoir enfin un début de réalisation concrète avec le renouveau démocratique dû à la majorité présidentielle lors des élections législatives. Pourtant, osons poser la question fondamentale que jusqu'à présent nous avons confinée aux franges contestataires notamment d'extrême-droite : à quoi sert la diversité ?

Les réponses sont, de fait, plus complexes qu'il n'y paraît. La plus manifeste, et pour ainsi dire la seule esquissée tant soit peu dans le discours public, tient en l'effet démocratique et créateur d'émulation de la présence visible, au sommet de l'Etat et au Parlement, de personnes à l'image de la France d'aujourd'hui. Et cet effet, même s'il n'a peut-être pas une efficacité absolue, est réel. L'abstention massive devenue la règle dans nombre de quartiers reflète et crée leur exclusion plus globale de la vie nationale. Seule leur arrivée, renforcée et renouvelée, au cœur de la République, pourra changer la donne. La diversité en politique, d'après ce premier constat, est donc bel et bien facteur déterminant pour la cohésion nationale et le devenir concret de millions de nos concitoyens.

Pourtant, il y a matière à soulever au moins une objection. Autant l'effet en question est indiscutable dans le cas de postes « visibles », par exemple au sein de la représentation nationale, autant des interrogations peuvent être faites lorsqu'il s'agit de postes moins exposés, d'emplois fondamentaux dans ce que l'on nomme cabinets en politique ou « back-office » dans nombre d'entreprises. Qu'importe dans ce cas, qui, rappelons-le, est celui de la quasi-totalité en valeur absolue des postes, que tel document ait été conçu dans le secret de son bureau par un anonyme de telle ou telle origine géographique ? Assurément, la chose n'a pas été dite aussi brutalement. Pourtant, l'incroyable décalage entre d'une part la parité et la, encore en devenir, diversité au gouvernement nouveau et l'Assemblée nationale, et d'autre part la composition des cabinets ministériels donne à réfléchir. Sans doute y ont-elles paru moins essentielles. Un conseiller n'a-t-il pas mission non à représenter, mais à produire un travail en étant efficace et fonctionnel ? La diversité, affirment alors sous couvert de l'anonymat certains responsables interrogés sur la question, n'y étant pas prioritaire par rapport aux impératifs de l'action, viendra plus tard.

Pourtant, le véritable rôle de la diversité pourrait se cacher précisément dans cette observation. Les directeurs de cabinet, submergés de candidatures, n'ont souvent reçu aucune ou quasiment aucune candidature dite « de la diversité ». Le vivier, en souligne un autre, vu d'en-haut, est parfois inexistant. Recruter des candidats dont la compétence ne serait pas garantie serait dans ces circonstances hasardeux. A l'heure des restrictions du nombre de conseillers, il ne saurait donc y avoir diversité, les candidats connaissant les rouages de l'administration, issus des grands corps de l'Etat, ayant priorité.

La diversité a donc, ironie du sort, plus que jamais valeur de révélation. Plus que révélation de la situation de certains quartiers, plus encore que révélation et inclusion démocratique de tel ou tel pan de la population, la diversité nous révèle à nous-mêmes nos propres pratiques, celles qui ont cours dans la France idéalisée, blanche et vierge de tout impact étranger. Pour le dire autrement, la véritable utilité d'un responsable public arabe ou noir, par sa présence ou son absence, tient en ce qu'il apporte au peuple de France en général. Présent, puisque rarement issu des circuits de fabrication de l'élite à la française, il montre qu'un autre monde est possible. Que l'agrégat appelé « compétence » ou « excellence » n'est qu'une construction dans tout ce qu'elle a d'artificiel et arbitraire alors même qu'elle paraît indispensable et naturelle. Et que cet agrégat est loin d'être gage exclusif d'efficacité. Absent, le responsable public issu de la diversité montre l'action, discrète mais redoutable, de phénomènes tels que les réseaux, le népotisme, le carcan obsédant et confinant à l'aliénation d'un système où seul compte le grade de chacun et son statut, et sous le poids desquels notre pays s'enfonce.

S'il n'y avait eu le manque criant de diversité dans les cabinets, comment aurions-nous pu être interpellés par la nature des circuits de pouvoir en notre pays, par la manière dont les cabinets sont constitués ? D'ailleurs, qui, avant l'arrivée de la diversité en tant que thème politique majeur, s'est interrogé, mis à part les intéressés eux-mêmes, sur la façon dont un cabinet était constitué ? Quels médias en ont parlé jusqu'il y a un an ou deux ? Bien entendu, une telle conclusion paraît étrange. On peut avoir du mal à concevoir que l'arrivée de la diversité ait pour premier bénéficiaires ceux qui, à première vue, n'en relèvent pas. C'est pourtant, historiquement, ainsi que la France a été construite. Et qu'elle pourra enfin, dans un avenir prochain, surmonter les rigidités dans lesquelles elle a été enfermée.

 

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