AAA : de la psychose à l'économie

Un véritable drame national. Non, nous n’avons pas à déplorer ni le décès de quelque grand personnage, ni un fait divers sordide, ni autre calamité naturelle. La France a perdu son triple A. Les médias font tous à l’unisson leur Une sur la première lettre de l’alphabet. Les hommes politiques se déchaînent, à leur habitude, les uns contre les autres, tentant de récupérer à leur avantage l’événement. Ne pas parler du triple devenu double A dans les conversations de table dénoterait un singulier manque de culture. Le négliger serait indigne de tout être responsable.

Et pourtant. Le sujet de discussion montre très vite ses limites dès lors que l’on s’y essaie avec des étrangers. Nos amis issus des pays d’Europe et d’Amérique du Nord semblent n’avoir qu’une très vague idée de notre jeu des chiffres et des lettres national. Voire absolument aucune. Les agences de notation, facteurs de cataclysme ici, ne sont que d’obscures inconnues ailleurs. Mais, après tout, qui en France, boursicoteurs exceptés, les connaissait il y a dix ou cinq ans encore ? Qui se souciait d’elles il y a vingt ou trente ans ?

Le paradoxe est en soi assez curieux. C’est notre pays, chantre de l’alternative au capitalisme débridé, qui attache la plus grande importance, à la parole d’une agence de notation. Fait graviter sa vie politique et sociale autour d’elle. De par mon expérience personnelle du métier, je parie que même les plus passionnés des spéculateurs ne consacrent d’ordinaire autant de leur temps aux agences de notation que ne le font aujourd’hui nos médias, eux qui se veulent critiques du capitalisme boursier.

La fièvre malsaine qui s’empare de notre économie plongée dans une profonde hibernation, pour autant, est riche de sens. Les tant honnis mécanismes de la bourse sont devenus un miroir aux névroses et blocages de notre pays. Il y a, tout d’abord et sans aucun doute, une part qui relève d’une sorte de traumatisme infantile. Notre pays, obsédé par la notation à l’école, la classification, le « rang », plus fictif que réel, de chacun, le fait de reléguer derrière soi l’autre pour ne pas être relégué, après avoir imposé des décennies de ce traumatisant système à chacun lors de sa scolarité, devient à son tour victime d’une notation. Les présentations médiatiques du triple A ont d’ailleurs promptement glissé vers une notation sur vingt, scolaire, à la française, qui ne peut laisser personne indifférent.

Mais il n’y a pas que de simples souvenirs d’un passé mal vécu qui entrent en ligne de compte. Ce sont les dissimulations de notre présent qui, soudain, éclatent au grand jour. Depuis à peu près cinq ans, une fort discrète mais redoutable évolution a écarté l’économie de nos politiques publiques. Les chiffres du chômage, dont la publication jadis était le principal événement qui faisait trembler les gouvernements, ont été rayés de la carte, permettant toutes les dérives dans une parfaite impunité. Les chiffres de l’immobilier, qui astreint le travailleur français à un quasi-servage, des décennies de son labeur servant à payer un tas de briques, ne sont plus pris au sérieux par les décideurs publics. Ceux de la balance commerciale, précédemment au cœur de la surveillance des stratèges du « franc fort », ont sombré dans l’oubli. Ceux de la dette publique, enfin, ont été escamotés, tantôt par un discours généraliste imputant toutes les mauvaises évolutions à une « crise globale » dont la seule certitude est qu’elle ne finira jamais, tantôt par une instrumentalisation de l’attitude anti-capitaliste, pour qui les chiffres de la dette sont affaire d’une poignée de vils ploutocrates dans quelque tour du lointain empire américain. A la place, nous avons dépensé le meilleur de notre énergie et de notre temps à nous époumoner sur les Roms, les foulards et autres querelles identitaires de clochers.

Voilà que notre fausse route se retourne contre nous. La panique s’empare des passagers du navire, qui se jettent avec le désespoir de l’ignorance sur les bribes d’information dont ils disposent, les grossissent et en font un psychodrame, qui ne peut que faire tanguer davantage le bateau. L’agitation et la dramatisation ne doivent pas oublier le fait qu’une notation en soi ne signifie rien : quand je travaillais au Crédit Lyonnais, au plus fort d’une tempête bien plus violente encore et d’une notation catastrophique de l’entreprise, nous avions quand même réussi à maintenir le navire à flot et même gagner de l’argent. Il en est de même de l’attitude résignée ou fataliste : non, ce n’est pas la faute au destin si la dette française est moins bien notée : l’Allemagne et d’autres n’ont pas été affectés. Et c’est bien le gouvernement français, et personne d’autre, qui a accumulé des centaines de milliards de déficits supplémentaires sous la présidence Sarkozy.

Avant tout, il nous faut de la sérénité et de la responsabilité. Loin des appels à telle ou telle mesure gouvernementale ponctuelle jugée miraculeuse. Loin des fantasmes de l’homme providentiel. Quelques principes de bon sens s’imposent. Premièrement, les débats publics nationaux doivent à nouveau accorder à l’économie toute sa place, non point aux querelles byzantines sur les théories de l’identité nationale ou aux défoulement pathologiques de haine anti-étrangers. Deuxièmement, l’économie française doit sortir de sa mentalité de rente et retrouver l’aspiration et l’inspiration vers l’avenir, qui sont les facteurs décisifs par excellence aux yeux de tous les acteurs financiers, agences de notation comprises. Troisièmement, la France doit sortir de ses tentations hypocrites, ne plus feindre d’ignorer ce qu’elle pratique, ne point rejeter avec un mépris indigné les marchés où pourtant elle se fait forte de sa présence et dont elle tire largement profit, ne plus balayer d’un revers de main les faits et chiffres pour des raisons de convenance politique, comme elle écarte aussi, dans l’indifférence générale, des millions de nos concitoyens sous les prétextes d’exclusion les plus divers au lieu de bénéficier de leur dynamisme. Notre triple A social et celui de la cohérence, perdus depuis longtemps, devraient être les premiers objets de nos inquiétudes.

Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons passer de l’économie de la dissimulation et des psychodrames à l’économie humaine, tournée vers l’avenir et non vers les fantasmes de crise. Que nous pourrons construire, non point une notation, mais une réalité commune.

 

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