14 juillet : à quand la révolution citoyenne?

C’est probablement la dernière de ces polémiques identitaires dont notre pays semble hélas se faire une spécialité avant la pause estivale, une autre grande institution culturelle et sociale qui a le rare privilège de faire taire presque toutes les autres.

C’est probablement la dernière de ces polémiques identitaires dont notre pays semble hélas se faire une spécialité avant la pause estivale, une autre grande institution culturelle et sociale qui a le rare privilège de faire taire presque toutes les autres. Cette fois, le défilé du 14 juillet en fut l’étincelle. A moins que l’étincelle ne soit pour ainsi dire issue de la génération spontanée, tant les polémiques identitaires, à force d’être récurrentes, ont suscité une accoutumance qui exige leur perpétuation en faisant feu de tout le bois que charrient les flots de l’actualité.

Et comme toujours, dans l’évocation d’une question après tout purement nationale, à savoir la nature du défilé du 14 juillet, les regards se sont portés sur l’étranger. A ceci près que, ô surprise, les musulmans n’ont pas été désignés comme coupables de la névrose collective. Ce constat, à première vue plutôt rassurant, s’avère dans les faits bien plus inquiétant encore, car il révèle la profondeur des mécanismes de rejet de l’autre. En effet, depuis quelques années, parmi certains internautes et notamment les lecteurs des grands quotidiens d’actualité nationale, une habitude de langage a peu à peu imposé la distinction entre deux pôles parmi les nouveaux venus en France : les “mauvais”, à savoir tous ceux relevant, que ce soit dans la réalité ou dans les fantasmes collectifs, des vastes ensembles africano-arabo-musulmans, et les “bons”, que l’on a fini par désigner par le terme “les Norvégiens”. Les “Norvégiens” pouvant par antiphrase désigner le premier groupe : ainsi, on ne comptait plus les réactions de lecteurs demandant l’expulsion des “Norvégiens”, ces criminels-nés, après chaque article relatant un fait divers des banlieues.

Au-delà de ces appellations et pénibles querelles de très bas niveau, l’idée était la suivante : la France conserve sa dimension et vocation universelles, certes en rejetant, à titre exceptionnel ou dérogatoire, les ressortissants de certains pays du Sud, jugés inintégrables et dangereux pour la France.

L’ironie de l’histoire, ou plutôt son terrible dévoilement, est que désormais, les Norvégiens eux-mêmes sont sur la liste des éléments à purger. Certes, tout le monde ne l’a pas dit aussi franchement. Peu ont osé exiger, avec le député Lionel Tardy, qu’Eva Joly “rentre en Norvège”. On a préféré l’allusion, parfois rude et brutale, comme celle du premier ministre sur la double nationalité de l’intéressée, parfois se voulant plus fine, comme celles des ministres invoquant tantôt l’âme, tantôt le sens de l’histoire française, que bien sûr la Norvégienne n’aurait pas. En tout cas, directement ou de biais, en paroles ou par clins d’oeil, on s’est compris : dehors les Norvégiens, leur tour est venu. Bien entendu, il est plus facile de se laisser aller aux accusations diverses consécutives à cet épisode que de voir l’essentiel : le 14 juillet 2011 aurait-il fait tomber la thèse ou la fiction d’une France accueillante à tous, sauf à un groupe écarté du fait de leur supposée nature, par une procédure pour ainsi dire d’exception ? Hélas, cette idée pourrait bien avoir été fausse dès le départ, l’actualité ne faisant que révéler l’ampleur du mal xénophobe tous azimuts qui, sous les vernis, ronge notre pays.

Une deuxième leçon pourrait être tirée de ce 14 juillet. Marqué par la mort des soldats en Afghanistan, brouillé par les polémiques sur sa nature même, hanté par l’ombre de ceux qui, il y a peu, siégeaient à la tribune d’honneur et qui maintenant sont tenus pour les plus cruels dictateurs, le 14 juillet a perdu une bonne partie de sa force. Et les élus des hautes sphères de l’Etat, ce qui faisait leur dignité : le fait d’incarner, d’une manière mystérieuse, la nation et le corps des citoyens.

Il n’y a plus matière à espérer que ceux-là mêmes rénovent le navire qu’ils ont coulé. Le 14 juillet de demain devra trouver d’autres ressors. Retrouver, au fond, ce qu’il a été vraiment, avant de devenir, fort tard dans l’histoire française, un défilé de la sophistication et des élites, guère plus qu’une image télévisuelle parmi tant d’autres pour la quasi-totalité des Français : sa dimension populaire. Ni les foules de 1789, ni les soldats des premiers temps de la République, n’avaient gardes du corps bloquant les rues de Paris, uniformes de grand apparat, armes de pointe, et surtout de maîtres régissant au millimètre chacun de leurs mouvements au défilé.

Quand donc le défilé fera-t-il sa révolution, sera organisé non sous les ors des palais, mais par les assemblées de citoyens, se tiendra non plus seulement sur une avenue mais partout en France, inclura non plus seulement l’élite d’apparat, mais tous les citoyens, valides ou handicapés, venus de Paris, Norvège, Tunisie et toutes les contrées du monde ? Seulement alors, citoyen et universel, libéré des névroses de l’oligarchie régnante, il retrouvera sa vraie signification.

 

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