Des espoirs de mallette

Ils sont parmi nous. Les rumeurs, jour après jour, grossissent sur ceux dont jusqu’à présent seuls quelques rares initiés connaissaient l’existence. Un à un, les chanceux témoins d’une rencontre du troisième type, un soir dans quelque couloir de la République, prennent la parole. Au début avec prudence, au conditionnel, sous couvert d’anonymat, comme parlent les gens qui ont croisé l’habitant du Loch Ness, à mi-voix, effrayés par leurs propres mots.

Mais les flots de la nouvelle enflent. Voici que des caméras ont saisi l’image de certains. Enregistré les dépositions d’autres qui, par miracle, n’ont pas encore perdu la mémoire de ces faits brumeux. Parmi les premiers d’entre les puissants, François Bayrou vient de reconnaître à regret d’avoir croisé plusieurs de ces visiteurs.

Le doute n’est plus permis : les porteurs de mallettes sont arrivés. Apparaissant par intermittence il y a quelques années encore, leur nombre semble avoir connu une croissance exponentielle. Désormais, se jouant apparemment de nos gardes frontières, négligeant les services d’immigration, ils se glissent au cœur des villes, rôdent autour des palais, avant de s’engouffrer dans quelque porte dérobée sous le couvert de la nuit.

Hélas, mon humble appartement parisien n’a pas encore connu pareils visiteurs. Ce n’est pas faute d’avoir attendu. Plus d’une fois, rentré du travail, je croyais surprendre le son de leurs pas dans le noir. De temps à autre mes oreilles ont sifflé, comme au bruit d’une lourde valise que l’on pose sur le sol. Mais rien. Rien que le vide de mes sens tendus, guettant l’heureux événement.

M’auraient-ils oublié ? Serais-je passé à côté d’eux sans les voir ? Mon chien-guide n’aurait-il pas senti le contenu de leurs divins bagages ? Car, qu’on se le dise, grands sont mes regrets. Une seule de ces mallettes, certes n’aurait pas changé ma vision des choses, mais aurait ravi mon banquier et mes proches. Même une petite. A moins que ce ne soit la mythique grosse « valise en faux cuir marron, de très mauvais goût », aux dires d’un témoin ? Peu importent les apparences. Depuis ma naissance, grâce à mon handicap, les cœurs comptent pour moi bien plus que les couleurs.

Il y a pire encore. Plus qu’à cause du liquide, à propos duquel Héraclite d’Ephèse faisait observer que « tout coule », mon esprit est pris d’amers regrets quand je songe aux sages enseignements qui m’ont de la sorte fait faux bond. Notre président lui-même n’a-t-il pas, dès son élection, couru vers le vieux chef des porteurs de mallettes pour recueillir son adoubement et son initiation ? Tel ancien chef du gouvernement, pourtant lui-même épris de lettres et de hauts faits du passé, n’a-t-il pas loué sa proverbiale sagesse ?

Alors je comprends que, simple aveugle errant avec sa canne, je suis à jamais condamné à n’avoir d’autre source de connaissance que celle de mes concitoyens. D’autre revenu que celui qu’ils m’attribueront de concert. D’autre joie que les sourires de ceux que je croise au quotidien. Et d’autre valise que le maigre balluchon que, il y a longtemps, mes parents posèrent dans leur nouveau pays et auquel à mon tour je consacre ma vie.

 

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