Après l’épée et la robe, la noblesse de mallette

Selon les spécialistes, le système immunitaire, cette merveilleuse mécanique destinée à préserver le corps humain de ce qui pourrait lui porter préjudice, se trouve parfois prise en défaut lorsque plusieurs facteurs adverses s'ajoutent l'un à l'autre. Il pourrait bien en être de même au sein du grand corps social qu'est notre société.

Selon les spécialistes, le système immunitaire, cette merveilleuse mécanique destinée à préserver le corps humain de ce qui pourrait lui porter préjudice, se trouve parfois prise en défaut lorsque plusieurs facteurs adverses s'ajoutent l'un à l'autre. Il pourrait bien en être de même au sein du grand corps social qu'est notre société. Autant la politique, la justice et surtout l'engagement des citoyens jadis pouvaient le plus souvent surmonter telle ou telle difficulté ponctuelle, autant nous entrons hélas dans une ère nouvelle. Mise à mal sur plusieurs fronts, sollicitée de-ci, de-là, l'action publique, prise de vertige devant le caractère multiforme et l'ampleur de la tâche, paraît de plus en plus impuissante.

Plus que jamais, les médias bruissent des noms les plus divers, autant de signes de détresse pour notre pays, de symptômes des maux plus profonds qui le rongent : Bourgi, Djouhri, Takieddine, Bettencourt et tant d'autres, jusqu'à la valse des mallettes anonymes et autres contrats de l'ombre. A chaque irruption d'un nouveau venu, l'opinion s'émeut, condamne, les internautes et citoyens ne font guère mystère de leur mécontentement. Puis passent à autre chose. Comme si les maux de notre pays faisaient partie de sa nature même et étaient là pour durer.

Car en effet, au-delà de la réaction de rejet ou du rire jaune blasé qui accompagnent chaque révélation supplémentaire, c'est tout un système de repères nouveaux que nous devons bâtir. Un système fonctionnel pour les temps sombres, où, à force d'avoir été tolérés pendant trop longtemps, les situations inadmissibles gangrènent de tous côtés le corps social.

Premièrement, c'est tout le rôle des journalistes qu'il convient de repenser. Tandis que le journaliste au sens classique, jadis appelé de manière fort éloquente « publiciste », n'avait d'autre mission que de porter l'information au plus grand nombre, de plus en plus il s'oriente vers un métier de traqueur de fuites, de détective des comportements secrets de tel ou tel puissant. Si l'on ne peut que se féliciter de cette rupture progressive avec une soumission au pouvoir qui fut pendant trop longtemps la norme, c'est tout le rôle de tisseur de la culture politique des journalistes qu'il faut reconstruire. Tout comme on sait depuis au moins 2008-2009 qu'il ne suffit pas pour un président d'annoncer sur le perron de l'Elysée, face aux caméras, quelque réforme pour que nous entrions dans un monde meilleur, de même la simple révélation d'une turpitude ne la résout point.

Deuxièmement, l'opinion publique qui s'émeut, condamne, manifeste son légitime dégoût, n'aboutit plus à des changements constructifs. Il s'agit là peut-être du phénomène le plus inquiétant de tous auquel nous soyons confrontés. Même le constat tragique qu'une seule affaire parmi la longue liste de celles que nous traversons suffise dans n'importe quel autre pays démocratique à déclencher une crise constitutionnelle majeure, ne débouche sur rien de concret sinon une sombre résignation face à un système qui se perpétue, intact. On a dit que l'un des ressorts du berlusconisme était l'aptitude du chef à retourner à son profit ses innombrables turpitudes par de grossières ficelles populistes. Le sarkozisme, après une phase de dissimulation à tout prix, pourrait bien être la sournoise capacité à susciter tant d'affaires et de scandales que, ne sachant plus à quel saint se vouer et ne voyant nulle évolution malgré leur mise en lumière, l'opinion publique finisse par s'en accommoder. Une stratégie qui, au demeurant, semble fonctionner à merveille, préservant dans une certaine mesure la personne, silencieuse, du chef grâce au pourrissement organisé de ses palais.

Troisièmement, c'est, bien entendu, la question des élites politiques qu'il convient de poser. Il va de soi qu'exiger plus d'éthique, moins de corruption est légitime. Toutefois, il suffit de formuler cette revendication élémentaire pour se rendre compte de son caractère simplet. Promettre d'être meilleur une fois au pouvoir n'est plus porteur de sens. Le citoyen est le dernier à en être dupe. Nous ne pouvons nous permettre de réduire notre pensée politique à des considérations sur les vertus devant être celles du chef, avec le succès que l'histoire nous enseigne. C'est au contraire le système politique en tant que tel qu'il convient de restructurer pour qu'il ne puisse, de par sa nature même, tolérer les écarts qui aujourd'hui sont en passe de devenir la norme.

Cette refondation radicale ne se fera pas par décret. La promettre dans des discours pré-électoraux ne suffira hélas pas, bien au contraire, à la concrétiser. Ce n'est qu'en associant de plus en plus, directement et sans intermédiaire, fût-il « le meilleur d'entre nous » selon l'expression consacrée, les citoyens à tous les niveaux de l'action politique, y compris ceux que l'on qualifie par abus de langage les plus élevés, que pourra tomber la séparation étouffante car hermétique entre les citoyens et ceux qui s'en sont détachés pour rejoindre une fantasmée élite.

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