La malbouffe et le mal humain

Nul doute qu’au pays de la bonne chère les arts de la table jouent un rôle social central bien au-delà de leurs simples vertus nutritionnelles. Flatter nos papilles et tisser nos liens sociaux, voilà deux de nos principaux motifs de fierté collective. Par contraste, la malbouffe et les usages gastronomiques de nos voisins tiennent lieu d’anti-modèle.

Nul doute qu’au pays de la bonne chère les arts de la table jouent un rôle social central bien au-delà de leurs simples vertus nutritionnelles. Flatter nos papilles et tisser nos liens sociaux, voilà deux de nos principaux motifs de fierté collective. Par contraste, la malbouffe et les usages gastronomiques de nos voisins tiennent lieu d’anti-modèle. Mieux encore, de tous les bouleversements que notre pays a connus dans un proche passé, de toutes les reconfigurations mentales qu’ils ont engendrées, la nourriture pourrait bien être l’une des plus fermes constantes de la France éternelle, immuable clocher dans les flots tourmentés de l’océan mondial.

Assurément, remettre ces plaisirs en doute ne serait ni de bon goût, ni justifiable. Le gourmet que je suis ne saurait de toute manière s’y résoudre quel qu’en soit le prétexte. Ceci étant, les lumières de la fête ne sauraient détourner mes yeux des espaces sombres sous la table. De l’envers d’un décor bien savamment disposé.

Critiquer vertement la malbouffe et les chaînes de restauration rapide est, depuis longtemps déjà, là encore, l’un des plus solides consensus que notre pays connaisse. Plus qu’une critique sur des critères purement médicaux, les chaînes de restauration rapide cumulent tous les défauts. Elles détruisent nos traditions. Elles incarnent le grand mal capitaliste. Elles défigurent nos villes. Elles sont synonymes de précarité pour leurs employés. En expansion incontrôlée, elles sont la bannière de l’élément étranger dans nos villages.

Et pourtant. Par l’un de ces étranges paradoxes de l’histoire, sous la clameur unanime des condamnations, ces chaînes prospèrent dans notre pays qu’elles tiennent pour l’un de leurs meilleurs marchés, et trouvent sans difficulté leurs clients. Surtout même : elles tirent leur succès des recoins que notre pays a, délibérément ou non, occultés, oubliés, sacrifiés.

Ce n’est pas tant l’approche de Noël qui devrait nous pousser à changer notre angle de vue que la banalité du quotidien des jours de l’année. Les jours longs de nos nombreux exclus. Exclus financiers et, avant tout, exclus humains. Quel autre lieu, dans leurs quartiers, les accueille au chaud, leur permet de consommer à un prix accessible, tolère leur présence et leurs échanges au-delà du temps strictement dévolu à la dégustation que les maudites chaînes de restauration rapide ? Cela peut passer pour une bien étrange pensée. Inhabituelle. Déroutante. Dérangeante. Mais pour cela même nécessaire. Les signes honteux à nos yeux que sont les logos de ces grandes chaînes ne brillent-ils pas, au fond, là où nos valeurs et nos dispositifs d’aide ont échoué, et ne nous rappellent-ils pas, points d’ancrage de nos remords de conscience, ce dont nous avons détourné nos regards ?

Le nombre d’hôtes à table est la bénédiction de la maison, dit un proverbe oriental. La nôtre, assurément bien fournie en victuailles, ne manquerait-elle pas de convives aux agapes ? Dénigrer celle du voisin honni ne saurait combler à jamais les vides au cœur de la nôtre.

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