L'oeil, la jambe, le viol et le vrai handicap

Depuis plusieurs semaines, les violences sexuelles et singulièrement le viol, qui les résume en en étant la forme extrême, font l’objet de l’attention médiatique et publique. Assurément, on ne peut que s’en féliciter, après tant d’années de silences gênés, notamment dès lors que le viol était non seulement celui commis sur une personne, mais en plus risquait de mener à un viol de l’une des conventions sociales les plus résistantes de notre ô combien hiérarchique société, à savoir la déférence due aux puissants.
Toutefois, dans le grand nombre de réactions sur le sujet, certaines attirent l’attention. Ou plutôt devraient le faire, tant elles sont révélatrices des non-dits de notre société. Ainsi, Catherine Millet, illustre auteur de « La Vie sexuelle de Catherine M. », paru il y a une dizaine d’années, a-t-elle déclaré : « Je pense que s’il m’était arrivé de me voir imposer un acte sexuel – et après tout, ça m’est peut-être arrivé, et j’ai oublié -, j’aurais laissé faire en attendant que ça se passe, et je m’en serais tirée en me disant que c’était moins grave que de perdre un oeil ou une jambe ». Bien entendu, il convient de lire ces mots avec toute l’appréciation qu’exige le style littéraire de l’auteur, coutumier des provocations.
Ils n’en demeurent pas moins particulièrement riches et explicites. Explicites d’une part, quand on considère que les réactions scandalisées ont quasi-exclusivement porté sur l’un des termes, à savoir le viol, qui y est banalisé, mais nullement sur le handicap, que décidément chacun peut mettre à profit dans ses stratégies discursives, sans risquer les foudres d’hypothétiques chiennes de garde en fauteuil roulant.
Mais fort évocateurs surtout parce que, de toute apparence, pour Catherine Millet, intellectuelle cultivée et éclairée, ainsi que pour ses lecteurs, il va de soi que perdre un oeil ou une jambe est de loin la pire des mésaventures de la vie, bien au-delà du viol. Certes, on pourrait répliquer par un grand sourire, l’invitant à partager une soirée de fête en compagnie de personnes ayant perdu ou n’ayant pas non pas un, mais deux yeux, non pas une, mais deux jambes. La subite révélation de l’ignorance profonde de la réalité vécue par des millions de nos concitoyens amène toutefois un fort goût amer.
Pire encore, il semblerait que pour beaucoup l’idée qu’il y ait des personnes handicapées soit source de réconfort : au milieu des troubles de notre vie, au moins peut-on se rassurer de ne pas en faire partie. Un certain candidat à la présidentielle le disait déjà il y a quelques années. Et ceux qui jadis voulaient pousser les gens à la vertu et à la résignation au sort qui leur était imparti en leur montrant miséreux et bagnards ne faisaient guère autre chose.
Peut-être faudrait-il, à vrai dire, prendre les propos de Catherine Millet au sérieux et en tirer les conséquences qui en découlent. Comment donc le fait de perdre un oeil ou une jambe, ou même deux yeux ou deux jambes quand ce n’est pas les quatre en même temps, s’il est bien plus inquiétant, selon l’auteur, que le viol, n’attire guère le regard des médias et des pouvoirs publics, à quelques rares exceptions près ? Hélas, la réponse pourrait bien être dans la question : le véritable handicap pourrait bien être précisément ce silence autour du handicap. Et, ô ironie du sort, ceux qui ont besoin de songer à leur absence de handicap pour leur équilibre personnel pourraient bien en être les principales et volontaires victimes.

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