La Gauche au Sénat : faire triompher nos valeurs

Dimanche dernier, tout le peuple de gauche a fêté la victoire. Attendu sans aucun doute, logique peut-être, le basculement à gauche de la majorité sénatoriale semblait jusqu’au dernier moment irréel, tant l’orientation politique immuable de la chambre haute était gravé dans notre inconscient collectif. A Paris en particulier, les grands électeurs ont massivement porté ce nécessaire changement, la progression de la gauche s’accompagnant d’une cuisante déroute de la droite, ses dissensions reflétant mieux que tout autre indicateur le pouvoir chancelant de son leader.

Ce qui au soir de cette victoire sans précédent et donc sans point de repère n’apparaissait pas clairement dans les bruits de la fête, pourrait toutefois représenter une véritable mise à l’épreuve de la gauche, de son programme mais surtout de sa tenue éthique, sur laquelle, plus que sur autre chose, la jugeront les Français. Gageons que le camp de Nicolas Sarkozy, un instant sonné, reprendra aussitôt son travail de sape.

A très court terme, sans bouder une seconde notre plaisir d’avoir vécu un moment historique, plusieurs éléments rendent la période complexe. D’une part, la majorité de gauche est très étroite. Une présence et un accord systématiques des élus de gauche seront nécessaires à tout moment. D’autre part, fait plus grave, le Sénat de gauche n’est toujours pas représentatif de la société française. Les médias nous ont rappelé que la part des femmes y avait régressé. Ils n’ont, à leur habitude, pas évoqué le cas des personnes handicapées, absentes purement et simplement, et des personnes issues de l’immigration.

A moyen terme, ce sera la mise en œuvre de nos valeurs de gauche, et non plus leur simple revendication verbale, qui sera mise à l’épreuve. Premièrement, sur la gestion par la gauche du scandale du double budget du Sénat, récemment révélé par Mediapart, et des innombrables et fort peu républicains avantages que réserve l’institution aux siens. Deuxièmement, sur l’aptitude de la gauche à transposer en des textes de loi son programme. Inutile de préciser que la majorité de l’Assemblée prendra plaisir à adopter des textes destinés à mettre la majorité sénatoriale dans l’embarras, tester son unité de vote et ses principes. La gauche sera dans la position peu confortable de devoir mettre en acte dès à présent son projet, sans qu’elle puisse pour autant agir dès à présent sur la réalité de notre pays, tout en devant oeuvrer depuis une plateforme institutionnelle à l’héritage et l’image spécifiques, souvent décriée notamment par le peuple de gauche lui-même.

A l’horizon des élections de 2012, il n’est pas impossible que des boules puantes soient lancées, que des révélations sur le train de vie des instances dirigeantes du Sénat, jusqu’ici tues ou délibérément évitées par la grande presse, ressortent comme par magie.

En ces temps de victoire non encore complète, la gauche risque bien plus que de perdre la présidence du Sénat ou son image : c’est son âme qui est remise en jeu. A elle d’imposer dès que possible les réformes des privilèges et rentes acquises, y compris lorsqu’elles pourraient paraître douloureuses à leurs nouveaux bénéficiaires. A nous tous de prouver à un Président de la République qui croit que tout s’achète, que notre dignité, celle qui fait que nous sommes de gauche, résistera au passage du discours à la pratique.

 

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