Sarkozy, ou la réinvention du temps cyclique

Ethnologues et historiens s’accordent pour beaucoup à poser une distinction entre nos sociétés occidentales et celles qui nous ont précédés : tandis que la modernité reposerait sur la croyance en une progression, certes pas toujours linéaire, à l’œuvre dans l’histoire, nos ancêtres vivaient plutôt dans un univers de temps cyclique, où chaque événement ou fait était destiné à se présenter à nouveau.Si l’on accepte de revenir mentalement en arrière à une date certes bien moins reculée, à savoir l’époque de l’élection présidentielle de 2007, le constat s’avère parfaitement juste. Les candidats y rivalisèrent de rhétorique et phrases-choc pour convaincre l’électeur qu’ils étaient plus progressistes que leurs concurrents, tant l’impératif des lendemains meilleurs était objet de désir du plus grand nombre, le fait au contraire d’être immobiliste ou attentiste étant le plus terrible des défauts.La suite est connue. Le meilleur rhéteur l’emporta. Mieux qu’un progrès accéléré, c’est une rupture qu’il allait produire, un grand bond en avant nous projetant directement sur les voiliers et les fêtes luxueuses de l’avenir, où le champagne coule à flots et où scintillent les joyaux de mille feux.Aujourd’hui, près de cinq ans plus tard qui paraissent être une éternité, en guise de conte de fées se montre la grise réalité : loin du bond en avant, loin de l’accélération du progrès, nous revoilà aux prises avec nos vieux démons. Ou plutôt, c’est la réalité intime du conte d’antan que Nicolas Sarkozy a ressuscitée : le temps cyclique.On peut y voir autant d’éléments, aléatoirement dispersés dans l’écume des jours que la presse porte à la surface des flots. On peut y voir, sans doute pas tout à fait à tort, autant d’éléments d’échec du sarkozysme. Mais leur accumulation donne à réfléchir : Nicolas Sarkozy, sentant la fin de son mandat approcher, semble avoir fait du retour du cycle un mode d’existence, pour ne pas dire d’action.Que l’on y songe. Toutes les grandes mesures du progrès promis en 2007 sont remises à plat. Une à une, méthodiquement. A commencer par la plus emblématique, le fameux bouclier fiscal. Moins spectaculaire, mais symboliquement fort importante dans notre pays comme tout ce qui touche à l’éducation, la semaine de quatre jours à l’école. Parmi les emblèmes du Palais tombés dans l’oubli, citons la parité gouvernementale, aujourd’hui si lointaine que même le souvenir du premier gouvernement de 2007 s’est perdu. Ou la lutte contre le cumul des mandats, dont le grand timonier ne tarda pas à inverser la vapeur. Plus douloureux à reconnaître, tant par le principal intéressé que par ses adversaires les plus résolus : sa vieille garde de l’époque chiraquienne, sa famille, à savoir la police, à qui l’on avait tant promis, qui, symbole du nouveau pouvoir, a concentré tant d’hostilité peu après l’élection, connaît à son tour le délaissement, les restrictions, localement drastiques, d’effectifs. Passons sur le retour au gel des budgets promis à une forte expansion, tels que la recherche et même, paradoxe pour un président de la sécurité, la justice. Parfois, la palinodie est rapide et amère, à l’exemple de Hadopi, promptement reniée par ses pères, et dont l’organisme se maintient par la seule grâce de l’inertie et n’a plus d’autre défenseur que lui-même. A d’autres moments, le retournement fut plus lent, comme dans le si important style de gouvernement du président, où désormais on adore ce que l’on a brûlé : le silence, l’exceptionnalité mitterrandienne de la parole présidentielle, l’image de noble inaction savamment entretenue par Jacques Chirac, cantonné au simple rang du bon pasteur, celui qui, proférant de rares paroles de vertu, fait patienter le peuple en attendant que se lève l’astre de la croissance.Alors certes, la première réaction à cette longue et pourtant fort incomplète liste pourrait être un rejet net. Rejet d’une personne accusée de nous avoir fait perdre cinq années de progrès, un peu à l’image de l’amoureux dont le couple vient de se briser et qui voit dans l’autre la faute d’un retour à la situation antérieure et de la perte de ce qu’il croyait avoir construit.La réalité pourrait être plus préoccupante encore. Le temps cyclique de Nicolas Sarkozy pourrait bien être passé dans les mœurs. Sinistre présage. Le président, dont on connaît l’opportunisme et la rareté des convictions intimes, y ferait retour par pur souci d’efficacité électorale. Au lieu de combattre les aspirations à la perpétuation de l’identique, il s’en accommoderait, les épouserait, et même les renforcerait pour se maintenir lui-même là où il s’est hissé.Tout comme les analystes les plus pénétrants redoutent les véritables effets du berlusconisme en Italie pour les deux ou trois décennies qui suivront son départ, il y a lieu de s’interroger sur les manières de contrer l’influence profonde, la plus pernicieuse et la plus discrète, du quinquennat qui s’achève. Elles ne consisteront sans doute pas en une simple négation des décisions présidentielles de 2007-2008. Nicolas Sarkozy s’en est lui-même chargé. Mais en la reconstruction d’un tissu social et citoyen, qui ose croire en sa propre aptitude à être, lui et personne d’autre, fût-ce le candidat le plus hyperactif et le plus secoué par ses chaos intérieurs, créateur du monde de demain.

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