Voici venu le temps du « dyscarnaval »

Des visages, des figures Des masques défigurent

Pour quelle raison depuis le déconfinement , l’extension progressive du port du masque dans tous les lieux de vie urbains et professionnels, m’angoisse?

Sans nez et sans bouche, plus de figure.

Les individus déambulent dans les rues, vaquent à leurs occupations quotidiennes, ils semblent s’être extraordinairement bien adaptés, en faisant du masque de personne, le bleu chirurgical, le blanc municipal, le signe extérieur de leur ordinarité.

Demeurent des muselières sur pattes, certes différentes, certaines à motifs fleuris, géométriques ou tout bonnement moches, Jacques a dit, portons des masques, et nous voici la mine confinée, signe extérieur de la marche avancée de notre dépersonnification massive, au sens rhétorique pourrait-on dire…

Il reste les regards, auxquels j’essaie de m’arrimer, ils fuient, ils esquivent, labiles.

 

Mais alors, que veux-tu Maman à la fin ? Ne te sens-tu pas davantage en sécurité, préservée, si tout le monde porte le masque ?

OUI….

NON.

 

C’est comme si on me demandait si je me sens davantage en sécurité depuis les attentats de Charlie Hebdo grâce au déploiement du plan de sécurité nationale Vigipirate.

Voir circuler les hordes de militaires dans les gares, les aéroports et les rues de ma ville, mitraillettes certes en berne, mais en bandoulière et au poing…

Me faire fouiller à chaque début de concert ou de match…

Qu’on prenne mon nom et le numéro de téléphone de tous les spectateurs de ce spectacle qui se déroule gratuitement au théâtre de Verdure cet été, « en cas de cluster » …

NON.

Cela ne me rassure nullement, cela m’affole littéralement, me déboussole définitivement, et je m’interroge sur ce comportement symptomatique de la banalisation de la dépersonnification , qu’on appelle plus communément déshumanisation, ou réification, voire conformisme, corollaire du port obligatoire du masque.

Curieusement, le mot personne, vient du latin « persona » , hérité du grec , terme qui désignait le masque porté par les acteurs de théâtre. Le masque attribuait à l’acteur les grands traits de caractère du rôle qu’il endossait.

Le masque, c’est aussi pendant le carnaval l’accessoire du travestissement, la promesse d’un divertissement sans contrainte.

Mais aujourd’hui, nous ne sommes pas au théâtre, ni au carnaval : c’est un dyscarnaval, une contre utopie, le monde d’après a basculé dans l’envers, il a renversé l’ordre hiérarchique des normes sociales qui nous régissaient jusqu’alors, de l’endroit et de l’envers, de l’ordinaire et de l’extraordinaire, du contact et de la distance, de celui qui est masqué et démasqué.

Cacher son visage est puni par la loi :

LOI n° 2010-1192 du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public

Article 1

Nul ne peut, dans l'espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage.

 

Même si cette loi a été promulguée dans un contexte lui aussi de crise, on peut s’interroger sur ces revirements.

 

Faut-il faire bonne figure ? C’est à dire feindre de trouver que tous autant que nous sommes, nous sommes davantage en sécurité muselés ?

Oui Da.

On nous demande de jouer un rôle dans cette mascarade pandémique, celui d’accepter d’être davantage une personne dissimulant, voilant et de fait, travestissant son être essentiel, que de rester ce que nous sommes : des individus à part entière.

C’est cela que je vois lorsque je sors dans la rue, des individus qui succombent à la tentation de se dérober pour préserver l’humanité de leurs figures, des individus en train de se dissoudre dans une rhétorique de l’effroi, des individus dont la personnalité fond sous la chaleur de leurs haleines masquées, et dont le regard d’autrui, le frôlement d’un corps dans un transport en commun embrase tous les indicateurs de la peur de la contamination.

En cela réside le dyscarnaval: les normes et les hiérarchies y sont outrées, anamorphose des catégories carnavalesques proposées par Bakhtine dans la Poétique de Dostoievsky. Le masque ordinairement, est l’incarnation du travestissement durant le carnaval, il représente l’envers. Hors aujourd’hui, nous le portons à l’endroit, et chacun, droit dans ses bottes, l’arbore comme un rempart.

Pourtant nous voici éminemment infectés par un autre danger invisible, celui de nous diluer dans un discours normé, privé de figures, et de nous consumer dans l’impersonnalité de la rhétorique institutionnelle, celle établie à partir d’un discours scientifique exempt de toute expressivité particulière. Bref, voici venu le temps d’un monde sans aucun style, inesthétique, raisons sanitaires impératives obligent…

Au bal, au bal masqué ohé ohé

Je ne veux plus aller maman !

 

Et toi ? ça te fait quoi de voir tout le monde masqué ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.