Le gazoduc Nord Stream 2 révélateur d'une Union européenne en panne

L'Europe dépend pour beaucoup de Moscou dans ses importations de gaz. La persévérance de l'Allemagne à vouloir mener unilatéralement Nord Stream 2 à son terme, accroît cette dépendance. Avec le corollaire de mettre en danger la politique extérieure de l'Union Européenne ?

Le gazoduc Nord Stream 2 révélateur d'une Union européenne en panne

«L’Europe dépend actuellement de Moscou pour le tiers de ses importations de gaz. Mais l’Europe, en particulier l’Allemagne et son industrie gourmande en énergie, a besoin d’encore plus de gaz pour les années à venir» (1).Telle est la version que délivrent certains médias peu au fait du sujet. Dans la réalité celui ci est complexe, surtout quand on ajoute à la zizanie des politiques de l'Union Européenne (UE), des intérêts économiques qui concerne autant les Etats Unis comme pays exportateur de gaz, que son concurrent Russe, présent sur bien des théâtres de conflits qui courent de l'Ukraine au Tchad, en passant par l'Ukraine, la Syrie et la Lybie.

Tout commence en 1997 avec un projet de gazoduc devant relier la Russie à l'Allemagne via la mer du nord. Un projet alors garanti par le gouvernement Schroeder et qui va faire son chemin. La compagnie Nord Stream AG est fondée pour la circonstance, détenue à 51% par le russe Gazprom, le reste se répartissant entre les Allemands Wintershall Holding et E.O.N Ruhrgas (15,5% chacun), le Néerlandais Gasunie et le Français GDF Suez (9% chacun).

Selon ses promoteurs, Nord Stream 1 doit s'ajouter utilement aux autres pipelines existants ou à venir : celui transitant par la Biélorussie et la Pologne, celui venant de la Norvège vers la Pologne, sans oublier le pipe line traversant l’Ukraine. On le comprend aisément, avec de tels soutiens, l'affaire n'a pas traîné. En 2012, après onze années de chantier, Nord Stream 1 entre en activité.

Nord Stream 2 un projet controversé

Dans le droit fil de Nord Stream 1 et pour répondre à une demande croissante de gaz en Europe (évaluée par Gazprom à 120 milliards de mètres cubes supplémentaires à l'horizon 2035), Berlin et Moscou décident de doubler le premier tube. Cette décision crée beaucoup de remous, notamment quand le président lituanien et les premiers ministres tchèque, estonien, letton, polonais, slovaque, roumain, s'unissent pour saisir la Commission européenne de l'Energie et lui faire part de leurs inquiétudes. (1)

Avec la mise en activité de NordStram 2 la capacité d'acheminement du gaz double (de 55 milliards à 110 milliards de mètres cubes). Consécutivement, l’Allemagne peut s’approvisionner directement sans utiliser les gazoducs qui traversent la Pologne ou l’Ukraine, une décision qui ne fait pas le bonheur de tout le monde. Dans cette affaire, plusieurs pays de l'Europe de l’Est perdent des frais de transit qu’ils prélèvent pour le passage du gaz sur leur territoire (2 milliards d’euros par an pour l'Ukraine). Politiquement, les pays baltes craignent que la Russie puisse user de son influence sur l'Allemagne (60% de son approvisionnement gazier à terme) pour peser sur les politiques européennes. Une situation intenable.

En opposition aux prévisions de Gazprom, la Commission européenne de l'Energie souligne que la réduction de la dépendance aux importations d’énergies fossiles allègerait les factures d’importation de près de 3 000 milliards entre 2030 et 2050. Une économie qui permettrait de moderniser son économie tout en ayant «une influence positive sur la position géopolitique et commerciale» (2).

Pour les Amis de la terre et bien d'autres experts, l'Europe n'a pas besoin de nouvelles sources d'approvisionnement, car la consommation de gaz est amenée à décliner rapidement. Ils s'opposent à Nord Stream 2 dès lors que les gazoducs existants sont déjà sous-utilisés. Pour eux comme pour les écologistes allemands, dans le mix énergétique européen bas carbone, l'usage du gaz d’origine fossile a vocation à se réduire fortement pour laisser place aux énergies renouvelables.

«La sécurité d'approvisionnement n'est pas un vrai sujet ; même si Nord Stream 2 n'entrait pas en service, l'Europe aurait largement assez d'options». Cette affirmation de l'ONG European Climate Foundation (3) ajoutée à celle de la Commission Energie, auraient du emporter la décision, pourtant elles n'ont que peu d'échos face aux pressions venant des porteurs du projet.

En février 2020, quand à la suite de sa visite à Moscou, Josep Borrell haut représentant de l'UE pour la politique étrangère, insiste sur « l’urgence » pour l'UE  de « trouver sa place dans un monde de plus en plus marqué par des politiques axées sur la force brute » l’Allemagne condamne... sans pour autant renoncer à son projet de gazoduc Nord Stream 2.

Le poids de l'Allemagne dans les décisions de Bruxelles

En 2014, sous la pression de Bruxelles, la Russie, après bien des tentatives, avait du renoncer définitivement à South Stream (un gazoduc qui devait traverser la Méditerranée pour fournir l’Italie, et les pays de l’Est, sans passer par l’Ukraine) au motif qu’il ne respectait pas la stratégie européenne en matière d’énergie. Pourtant, quelques années plus tard avec Nord Stream 2, l'UE se contente d'exiger que les gazoducs maritimes entrant dans les pays de l'UE respectent les demandes de séparation des activités de fournitures et de transport de gaz vers des pays tiers. Gazprom, majoritaire dans la compagnie Nord Stream AG (fondée pour la circonstance), est dans les destinataires de cette directive. Pour contourner l'obstacle, le Parlement allemand adopte fin 2019 une loi repoussant le délai d'introduction de la directive au 24 mai 2020... ce qui dans son esprit doit lui laisser le temps de terminer les travaux.

De l'autre côté de l'Atlantique, les Etat Unis pays exportateur de gaz de schistes, voient d'un mauvais œil le marché européen leur échapper. Au nom du droit américain permettant l'extraterritorialité de certains de ses textes juridiques, les sanctions américaines s'abattent en décembre 2019 contre les entreprises fournissant des services dans le cadre des travaux relatifs à Nord Stream 2. Cela a pour conséquence de faire arrêter le chantier à 80 km de son terminus, le port allemand de Greifswald.

Au final, quand la stratégie américaine retarde l’avancée des travaux, cela ne devrait guère empêcher la reprise des travaux, surtout si l'on se fie à une déclaration de Gazprom datée du 26 mars 2021. A l'heure d'aujourd'hui le dénouement semble proche et sauf retournement de situation, rien cela ne devrait plus empêcher Nord Stream 2 de toucher au but avant la fin de l'année.

… Et ses conséquences sur la sécurité gazière européenne

Plus que les sanctions américaines et la faiblesse des oppositions européennes, ce qui interroge est bien la réponse de Bruxelles quand elle autorise aujourd'hui ce qu'elle interdisait hier. Dans les quelques années qui séparent ces deux décisions, faut-il y voir l'influence grandissante que l'Allemagne prend sur les institutions européennes ?

En 2028, trois institutions européennes sur quatre avaient un secrétaire général allemand, la Banque européenne d’investissement était aux mains de Klaus Regling et le Conseil de résolution des crises bancaires dirigé par Else Kining. Aujourd'hui, le président de la Bundesbank, Jens Weidman, fait la pluie et le beau temps au sein de la Banque centrale européenne. Au parlement de Strasbourg Manfred Weber tient la baguette pour le PPE, le groupe le plus important de cet hémicycle. Avec une telle représentation, difficile pour les autres pays de faire entendre leurs voix !

Concernant l'orthodoxie financière qui gouverne les états de l'UE (la règle des 3%), l'Allemagne, bon élève de l'Europe, ne se prive pas de tancer les pays du sud et leurs déficits budgétaires chroniques. Son soutien sans faille à la rigueur des politiques menées par Bruxelles ne la rend guère populaire au sein des classes laborieuses. Et quand l'Allemagne allège tant soit peu sa position rigoriste, c'est pour mieux exiger la mise la mise en sourdine des contestations de pays lésés dans des affaires comme celle de Nord Stream 2. Des pressions discrètes qui permettent à l'Allemagne de conforter sa sécurité gazière au détriment des intérêts d'autres pays

Au final si cette décision unilatérale ne fait guère la une des médias, elle demeure cependant une faute politique majeure. Surtout quand avec ce fil à la patte, elle oblige l'Union européenne à louvoyer sur ses positions dans les grandes questions de l'heure, notamment vis à vis des conflits qui la touchent de près : en Afrique subsaharienne, au Proche et Moyen orient, et... en Ukraine.

(1) « Le projet Nord Stream 2 actuellement en préparation peut poser certains risques pour la sécurité énergétique dans la région de l’Europe centrale et orientale, écrivent-ils dans ce texte rendu public par l’agence Reuters mercredi. Cela influencerait fortement les développements sur le marché du gaz et les schémas de transit de gaz dans la région, surtout la voie de transit via l’Ukraine. »

(2) https://www.euractiv.fr/section/energie/news/eus-canete-warns-gas-pipelines-risk-becoming-stranded-assets/

(3) Rapport de Christopher Andrey du cabinet Artelys, pour l'ONG European Climate Foundation.



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