Politiser la morale, démoraliser les musulmans: les illusions gouvernementales à propos de l’islam de France

Depuis plusieurs mois et encore plus nettement au cours des dernières semaines, l’Exécutif semble plus que jamais décidé à tout mettre en œuvre, malgré de vives oppositions, pour lutter contre le terrorisme, et, ce faisant, renforcer « la sécurité globale ». Il donne toutefois de plus en plus l’impression de naviguer à vue, sans véritable boussole éthique et politique. Analyse.

Depuis plusieurs mois et encore plus nettement au cours des dernières semaines, l’Exécutif semble plus que jamais décidé à tout mettre en œuvre, malgré de vives oppositions, pour lutter contre le terrorisme, et, ce faisant, renforcer « la sécurité globale ». Il donne toutefois de plus en plus l’impression de naviguer à vue, sans véritable boussole éthique et politique.

Pour espérer convaincre ou surtout s’en convaincre, le gouvernement, qui veut à tout prix montrer à l’opinion publique qu’il agit en conséquence, va dans des directions qui, à terme, ne seront bonnes, selon nous, ni pour lui ni pour la collectivité. Toutes les mesures actuellement sur la table, que ce soit justement « la loi sur la sécurité globale » ou « le projet de loi confortant les principes républicains », conçus en quelque sorte ensemble ou de manière complémentaire, ne résoudront en rien les problèmes de société majeurs auxquels nous sommes collectivement confrontés, notamment la violence, qu’elle qu’en soit l’origine et les modes d’action.

Car le diagnostic est tout simplement aussi partiel que partial.

Mais pire, ces projets, malgré quelques retouches à la marge après des observations du Conseil d’Etat ou par anticipation, aggraveront la défiance entre tous et tous, en plus d’impacter, nolens volens, les libertés individuelles. C’est d’autant plus incompréhensible que tout le monde ou presque, à commencer par les gens avisés, s’accorde à dire que l’arsenal législatif disponible en matière sécuritaire est déjà largement suffisant et étoffé.

De deux choses l’une donc : soit ce sont des lois « politiciennes », ou d’affichage, qui n’ajouteront rien de plus en termes qualitatifs par rapport à celles qui existent, soit, plus inquiétant, ce seront des lois qui ébrècheront nos libertés, en plus de jeter à la vindicte une partie de nos concitoyens soupçonnés de mal agir et, surtout, de mal penser, car c’est cela le fond du problème et là où le bât blesse.

Les déclarations du président de la république et celles de membres éminents du gouvernement, entre autres du Premier ministre et du ministre de l’Intérieur, convergent vers la nécessité de battre en brèche « le séparatisme ». A cet égard, ils ne distinguent pas toujours bien à-propos le séparatisme subi du séparatisme choisi.

Est-il besoin de rappeler que nos concitoyens, notamment musulmans, mais pas seulement, ne choisissent pas d’eux-mêmes, par gaieté de cœur ou inclination naturelle, de vivre dans des quartiers de relégation sociale en proie au trafic ou à l’activisme religieux, qui soit dit en passant reste marginal et largement inorganisé ?

Jean Castex affirme que « l’ennemi de la République, c’est l’islamisme radical », autrement dit celui qui conduit au terrorisme ou aux assassinats au nom de l’islam.

Bien. Celui-ci, quoique inquiétant et gravissime (il faut par conséquent agir en amont pour le désamorcer), reste néanmoins un fait minoritaire dans le pays. De plus, il est largement condamné par l’ensemble des composantes de l’islam de France, des plus conservatrices (y compris par les franges salafistes et islamistes dites légalistes, aussi contre-intuitif que cela puisse paraître) aux plus libérales.

Alors, diantre, pourquoi légiférer et mettre le doigt dans l’engrenage d’une surenchère normative a priori illimitée, laquelle, engage, à ce titre, la collectivité en général et les musulmans en particulier, pour des faits certes hautement répréhensibles mais, une fois encore, périphériques par rapport au reste des défis de notre société, a fortiori en temps de pandémie de Covid-19 ?

En effet, les auteurs des tueries qui ont coûté la vie à Samuel Paty, à Conflans, ainsi qu’à trois personnes dans la basilique de Nice, en octobre dernier, étaient pour l’un citoyen russe d’origine tchétchène bénéficiant du statut de réfugié, pour l’autre un Tunisien en situation irrégulière, soit deux individus n’ayant à l’évidence aucune attache quelconque avec une mosquée française identifiée pour radicalisme, et encore moins une relation longue et de proximité avec les musulmans de France !

Et pourtant, c’est comme si toute la responsabilité des maux incombait aux seuls gestionnaires de mosquées, ou lieux de culte, ainsi qu’à leurs fidèles.

En effet, malgré les tentatives de nuances, souvent maladroites, voire de dénégation sur le fait que « la loi confortant les principes républicains » ne se ferait pas sur fond de suspicions à l’égard des musulmans en général et des musulmans visibles ou confessants en particulier, des éléments factuels prouvent bel et bien le contraire.

En novembre dernier, Emmanuel Macron et Gérald Darmanin recevaient des membres de fédérations composant le Conseil français du culte musulman (CFCM). Dans le droit fil de son discours des Mureaux, le 2 octobre dernier, le chef de l’Etat a en quelque sorte exigé de l’instance de représentation de l’islam, en dépit de son manque congénitale de représentativité et de sa déconnexion avec la base, qu’elle élabore « une charte des valeurs républicaines » et un « Conseil national des imams », chargé de « labelliser » les futurs ministres du culte.

Outre le coup sévère porté à la laïcité, au profit d’un gallicanisme à peine voilé, et la logique de soupçon qui préside à ce genre d’initiatives top down, plusieurs prémisses sur lesquelles s’appuient le président et le gouvernement sont clairement erronées. Nous en avons repéré au moins trois qui sont autant d’errements :

  • 1/ Tendu par la lutte légitime contre le terrorisme, l’Etat croit pouvoir le contenir et le combattre efficacement en voyant dans le conservatisme religieux musulman, un signal faible, en d’autres termes les prodromes ou le terreau fertile de la violence. Or un musulman, y compris ultra-conservateur ou rigoriste, condamne souvent avec la dernière énergie le terrorisme ou la violence au nom de l’islam. Ce genre de postulat, qui établit ce type de causalité, se traduit souvent, sur le terrain, par des perquisitions sur des fondements pour le moins discutables au plan du droit, et encore plus dommageables du strict point de vue démocratique et de la confiance, que peuvent avoir ceux qui en sont victimes, dans les institutions de notre pays.

  • 2/ Pour l’Etat, forger, fût-ce au forceps, une autorité supposément régulatrice de l’islam de France, mettra une majorité de musulmans d’accord, en exerçant pour ce faire sur les fidèles un contrôle strict sur leurs manières d’agir et de penser. Or, précisément, les radicaux évoluent généralement en dehors des circuits ordinaires de socialisation religieuse, et beaucoup plus à l’extérieur des lieux de culte qu’en leur sein. A titre d’exemple : la commanderie des croyants, soit la légitimité politico-religieuse du roi au Maroc, n’a jamais empêché la commission d’actes terroristes, et encore moins la progression du rigorisme, voire du « séparatisme » sur des ferments religieux.

  • 3/ L’Etat pense que la progression du libéralisme théologique musulman enrayera la mécanique infernale du terrorisme. C’est sans doute louable. Mais celui-ci ne se décrète certainement pas par le haut ; il se construit, a contrario, par le bas, avec la volonté et la participation pleine et entière des premiers concernés, au premier chef les musulmans impliqués dans la théologie et l’administration du culte.

Plus généralement, cela fait plusieurs années que nous remarquons des ambiguïtés, sinon des contradictions flagrantes, dans un certain discours public à l’épreuve du fait islamique. Une partie de leaders d’opinion, étatiques ou non étatiques, s’évertuent d’un côté à politiser la morale, et de l’autre, à traiter avec mépris une certaine éthique de responsabilité dans un contexte « d’extrême droitisation de la vie politique », comme le qualifie à juste titre le sociologue Philippe Corcuff.

Or, politiser la morale, c’est abolir la distinction philosophique cruciale entre le droit, garant de l’ordre social et de l’ordre public, qui, formellement, ne s’occupe que du comportement extérieur de l’individu, c’est-à-dire de la conformité de ses actes avec la loi, et la morale qui, elle, touche à l’intimité de la conscience, et se soucie principalement du perfectionnement intérieur du sujet. Or, celles et ceux qui, au gouvernement ou en dehors du gouvernement, confondent allègrement, lorsqu’il s’agit de laïcité par exemple, « principe juridique » et « valeur », ne font in fine plus cette distinction pourtant capitale en régime démocratique. (Vous êtes libres de penser tout ce que vous voulez de la loi à la condition expresse, concrètement, de ne pas l’enfreindre).

Ce qui compte, en effet, n’est-ce pas d’abord et avant tout le respect strict de la loi commune ?

Or, que ce soit au Printemps républicain ou chez certains acteurs politiques, agir conformément à la loi ne semble plus suffire qu’il faille y ajouter, comme le préconise Kant au titre de sa morale déontique, une action par devoir ! Gilles Clavreul, tenant in fine d’une laïcité combative, dans un rapport qu’il a remis au ministère de l’Intérieur en février 2018, admettait lui-même que, « à quelques exceptions près, la laïcité dans les textes est respectée[1] ».

Ce à quoi nous serions tentés d’ajouter, what else ?

Pourquoi attaquer, comme s’y adonne le Printemps républicain en particulier, l’Observatoire de laïcité qui ne fait que rappeler dans ses différentes missions la nécessité de faire appliquer la laïcité dans les textes, sans discriminations aucune !

On peut regretter, à titre personnel, le conservatisme exclusiviste de certains croyants, l’intolérance qui parfois s’exprime en public, sans vergogne, mais est-ce bien raisonnable d’instaurer une espèce de police de la pensée républicaine, où l’on cherche à discipliner non plus seulement les corps, mais également les esprits ?

Voyez encore les motifs, relativement minces et évasifs, invoqués par la voix du ministre de l’Intérieur, pour engager le processus de dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) ; ils sont d’autant plus problématiques qu’on ne sait jamais avec exactitude, dans la bouche de nombre de leaders d’opinion, quels sont les périmètres et contours exacts de l’islamisme, qui peut être légaliste comme violent  : « Depuis plusieurs années, le CCIF a conduit avec constance une action de propagande islamiste[2] ».

En outre, qui, si tel est vraiment le cas, a conduit ladite propagande, s’il y a bien lieu de la qualifier ainsi ? Le CCIF, en tant qu’acteur collectif, même si tous ses adhérents ne sont pas musulmans, un ou plusieurs cadres du collectif en question (si oui lesquels), et en quels termes ?

C’est un terrain glissant sur lequel s’est engagé le ministère de l’Intérieur.

Non pas que le CCIF ne soit pas critiquable, mais que les critiques qui peuvent lui être adressées doivent se faire dans le discernement et l’exactitude de faits constitués. Ce faisant, cette action politique risque de produire l’effet inverse de celui qui était originellement recherché : renforcer la structure associative, qui a des chances d’agréger à elle et à ses futures mobilisations, des musulmans qui pouvaient, au départ, ne pas se sentir du tout concernés et impliqués par les activités et l’activisme de l’association, et encore moins représentés par elle !

Dans Propédeutique philosophique, Hegel attire à juste titre notre attention sur la différence qu’il y a entre droit et morale :

« (…) Le droit ne dépend non plus en rien de la disposition d’esprit dans laquelle un acte est accompli. Il arrive très souvent qu’on agisse de façon correcte par simple crainte de la punition, ou parce qu’on a peur de n’importe quelle autre conséquence désagréable, telle que perdre sa réputation ou son crédit. Il se peut aussi qu’en agissant selon le droit on songe à la récompense qu'on obtiendra ainsi dans une autre vie. Le droit comme tel est indépendant de ces dispositions d'esprit (…) Il faut distinguer droit et morale. Le droit peut très bien permettre une action qu'interdise la morale. Le droit, par exemple, m'autorise à disposer de mon bien de façon tout à fait inconditionnelle, mais la morale contient des déterminations qui limitent ce droit de disposition. Il peut sembler que la morale permette bien des actions que le droit interdit, mais la morale n'exige pas seulement l'observation du droit à l'égard d'autrui, elle ajoute de plus au droit la disposition d'esprit qui consiste à respecter le droit pour lui-même. C'est la morale elle-même qui impose que, d'abord, le droit soit respecté, et que, là où cesse le domaine du droit, interviennent des déterminations morales. » (Cf. Hegel, Propédeutique philosophique, 1809-1811, Introduction paragraphes 22 & 23, traduction par Maurice de Gandillac, Paris, Editions de Minuit, 1997, p. 37-38).

Aussi, tout en paradoxe, les conservateurs religieux, qui peuvent estimer que la loi de Dieu est première dans la hiérarchie de leurs normes de pensée, soit dans leur existence personnelle, par rapport à la loi des hommes, n’en continuent pas moins de respecter, dans une majorité de cas, fût-ce formellement, les dispositions de la loi votée souverainement par le législateur.

Les nationaux-républicains qui souvent s’offusquent, au nom de « l’insécurité culturelle » présumée, du multiculturalisme, sans toujours l’assumer franchement, et s’insurgent volontiers contre le modèle anglo-saxon, n’ont pourtant aucun mal à considérer la liberté d’expression comme un absolu, par définition non négociable. Lors même que, précisément, la valeur phare, dans le libéralisme politique et culturel qu’ils abhorrent par ailleurs, c’est justement la liberté, y compris de celles et ceux avec lesquels nous pouvons exprimer des désaccords de fond sur les visions du monde, à l’instar des islamistes et autres salafistes !

Pour défendre les caricatures, quelles qu’elles soient, ou les insultes de telle ou telle personne qui s’en prend à l’islam, ces défenseurs de la liberté d’expression font peu de cas, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, de la common decency , au sens de respect spontané, d’une certaine retenue au regard des sensibilités ou de la fragilité sociale de certains compartiments de la société.

En somme, de ces musulmans, généralement critiques et raisonnables, mais victimes à la fois du terrorisme qui frappe aveuglément, et de la suspicion omniprésente de leur environnement sociopolitique quant à leur loyauté réelle à la République, et à leur attachement, généralement acquis, aux libertés. Rien ne justifiera jamais que l’on porte atteinte à l’intégrité morale et physique de quelqu’un qui use de sa liberté de caricaturer, y compris le sacré.

Mais la liberté d’expression et de caricaturer, comme nous y invite le philosophe Tzevtan Todorov, n’est-elle pas plus salvifique et redoutable encore quand elle s’exerce contre des hégémonismes établis, et non contre les symboles d’une religion révérée par des fidèles par ailleurs victimes de discriminations en raison de leur appartenance réelle ou supposée à l’islam ?

Nous souffrons d’un manichéisme qui tétanise littéralement la pensée et la nuance critiques.

Or l’on peut condamner à la fois le terrorisme, d’inspiration islamiste, les pressions qui pèsent sur les enseignants parce qu’ils introduisent une dose critique dans leurs enseignements sur le fait religieux, et l’islamophobie de certains, qui, au prétexte de lutter contre l’islamisme, en viennent à stigmatiser, aussi indistinctement que inconsidérément, les signes de visibilité de l’islam dans l’espace public, créant plus d’ombres que de lumières sur ce que nous vivons tous avec douleur, individuellement et collectivement : le terrorisme et la violence !

 

[1] rapport_lai_cite_clavreul.pdf (laicite-republique.org) Consulté le 14 décembre 2020

[2] Dissolution du CCIF par le Conseil des ministres - L'Express Consulté le 14 décembre 2020

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