Réponse à Tariq Ramadan

Tariq Ramadan a indirectement réagi à nos articles[1], sur sa page Facebook, le 16 novembre 2013. Nos réflexions portent sur le régime autoritaire du Qatar. Au cours de celles-ci, Tariq Ramadan est précisément cité, car il apparaît de plus en plus, à tort ou à raison, comme un intellectuel organique, objectif et subjectif, de la communication externe de l’émirat. Il n’a toutefois pas daigné répondre sur le fond. Ses réactions sont très révélatrices d’une conception du débat teintée à la fois de narcissisme exacerbé, exalté et de complotite aiguë :

« Je sais le nombre de mes ennemis, de ceux qui veulent que je me taise ou qui collaborent avec ceux qui veulent me faire taire...

 

Je sais que je gêne et je sais qui je gêne.

 

Aux défenseurs de la justice à géométrie variable, engagés partout, sauf face à Israël; aux arrivistes - voire aux quelques jaloux - qui n'hésitent pas à me lyncher pour mieux "arriver"; aux lâches, soit vendus, soit manipulés... à eux tous, je répète avec la sérénité des apaisés : me taire, c'est trahir; me taire c'est me trahir et il n'y a plus de valeur à vivre si c'est pour trahir.

 

Du courage ? Mais non... simplement la quête de la dignité des sages »

Pour répondre succinctement, nous dirons : au lieu du vocable guerrier « ennemis », nous préfèrons nettement plus le terme contradicteurs. Nous ne sommes liés ni à une puissance étrangère ni à aucune autre organisation ou officine « anti-Ramadan ». Donc, aucune perspective promotionnelle en vue. C’est sur la production scientifique qu’est évalué le travail du chercheur, non sur le nombre de tribunes éditées. Sur tous, ou au moins sur certains de ces points, T. Ramadan peut-il en dire autant ? Nous faisons, pour notre part, que nous exercer à la disputatio, proposer un point de vue, sans contrepartie matérielle.Pour le reste, il ne s’agit que de successives méprises qui dévient des véritables questions, autrement plus cruciales. Exposer, c’est fatalement s’exposer ; principe que semble avoir omis le prédicateur qui ne veut que la contrepartie positive de l’exposition publique.

T. Ramadan n’est certainement pas gênant ; il est a contrario prévisible. Il ne fait par ailleurs que confirmer les ambiguïtés ou ambivalences qui le caractérisent : il appelle à la dignité de l’homme, au respect des victimes de l’injustice où qu’elle survienne, notamment dans ses conférences dans les mosquées et les banlieues, il se fait le chantre du tiers-mondisme, et, dans le même temps, il collabore étroitement avec des institutions qatariennes - outre l’ultra-libéralisme également cultivé par l’émirat-, très silencieuses sur le sort des travailleurs immigrés qui meurent sur les chantiers de la coupe du monde 2022, lesquels vivent au demeurant, très ordinairement, dans des conditions extrêmement précaires, bien loin des enseignements de la philosophie kantienne que le religieux aime à convoquer quelquefois. Un virage à 360 degrés, c’est son droit. Néanmoins, contrairement au prédicateur, notre vocation première n’est pas la prescription, mais la description déconstructive, telle que nous l’enseigne, certes en d’autres termes, Pierre Bourdieu.

T. Ramadan cloue au pilori les « défenseurs de la justice à géométrie variable », parce qu’ils ne s’exprimeraient pas suffisamment, à ses yeux à tout le moins, sur Israël. Dont acte. Pour autant, est-ce que le bien-fondé de la critique du régime qatarien, fût-elle parfaitement étayée ou argumentée, est nécessairement conditionnée par des prises de position vis-à-vis des politiques israéliennes, lors même que ce serait un autre sujet et un autre débat ? En d'autres termes, en quoi serait-ce un préalable rédhibitoire ? Étrange digression. En revanche, l’émirat, auquel il est lié par un côté ou par un autre, est, parmi le concert des pays arabes, l’un de ceux qui entretient sans doute les meilleures relations diplomatiques avec Israël, malgré de possibles hauts et bas. Qatar cherche plutôt à donner des gages à ses partenaires étrangers dans la région, en domestiquant par exemple le mouvement islamiste Hamas via la présence de Khaled Mechaal à Doha, dont le quartier général se situe à 35 kilomètres à peine de la base américaine CENTCOM (United States Central Command)[2].  Seulement, pour se sortir de ces ambiguïtés, de ces silences éloquents, et continuer ainsi, sans accrocs, à crédibiliser sa parole auprès des musulmans extrêmement sensibles au sort des Palestiniens, il a naturellement besoin d’apparaître, contrairement à ceux qu’il présente volontiers comme ses détracteurs en des termes du reste inconvenants (« ennemis », « arrivistes », « jaloux », « manipulés », « vendus » sic), en tant qu’authentique (seul ?) défenseur de la cause palestinienne.

Les adjectifs utilisés, ainsi que tout le reste du propos, relèvent du procès d’intention, du psychologisme sur lequel il est inutile de s’étendre davantage. Les lecteurs apprécieront d’eux-mêmes la tonalité, la charge véhémente qui s’y trouve, très loin des arguments rationnels développés dans nos tribunes, en toute honnêteté, sans chèque encaissé…

Haoues Seniguer

Docteur en science politique

Chercheur associé au GREMMO, UMR 5191, Maison de l’Orient et de la Méditerranée (MOM), Lyon

Chargé de cours à Sciences Po Lyon

 


[1] http://blogs.mediapart.fr/blog/haoues-seniguer/151113/le-qatar-un-autoritarisme-sophistique; http://www.huffingtonpost.fr/haoues-seniguer/qatar-debat-ethique-doha_b_4280704.html Consulté le 16 novembre 2013

[2] http://www.renenaba.com/qatar-hamas-un-an-apres-hamad-du-qatar-en-rade-et-le-hamas-en-panade/ Consulté le 17 novembre 2013

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