Mais que veut Poutine ?!
Essayons de voir les choses sous la perspective russe.
Commençons par nous souvenir que, vue de Russie, Moscou est le «port des 5 mers»... C'est en effet l'autre surnom de la capitale russe (après la Troisième Rome), depuis 1937. Moscou ? N'est-ce pas une capitale plutôt…continentale ? Voire ! .. et c'est tout le problème. Moscou “centre des mers” est plus un vœu pieux qu'une réalité - mais certains en Russie sont déterminés à transformer les rêves en action.
Avouons-le, lorsque vous êtes enfermé dans un Kremlin au milieu de l'Eurasie, vous pouvez parfois vous sentir un brin isolé. Remontons quelques siècles : les autres nations commercent entre elles comme des abeilles, sillonnent le monde à travers ces vastes échangeurs liquides, que nous appelons les océans - les eaux libres internationales. La terre boueuse, au contraire, colle aux bottes, ancrant vos rêves les plus ailés…
Mais sous vos créneaux sur la Place Rouge, vous voyez couler la belle rivière Moskova, et votre esprit s’évade dans ses tourbillons étincelants. Bientôt, vous entrez dans l'Oka, et des méandres d'Oka dans la majestueuse Volga, sous les dômes en oignon de Nizhny Novgorod. La Volga mène au sud, vers les richesses de l'Asie centrale et de la Perse. Mais jusqu'en 1550, on ne va pas plus loin : en aval, les Tatars tiennent le bassin et son delta.
Alors le Tsar Ivan a une idée (terrible) : faire exploser la ville tatare de Kazan, le verrou des rêves russes. Il assiége Kazan, assoiffe et affame sa population, détruit ses défenses, massacre et asservit tous ses habitants, jette les femmes en trophée à ses soldats - et soudain les vastes étendues de la Sibérie et du bassin de la Volga s'ouvrent à l’épanchement du rêve slave. Pour commémorer cette réalisation "glorieuse", la cathédrale Saint-Basile a été construite sur la Place Rouge, avec ses dômes de crème glacée colorés, un monument capital que les gens peuvent admirer jusqu’à nos jours.
En 1556, les Russes ont atteint Astrakhan. Le problème est que la Volga tombe dans la mer Caspienne - et cette mer est également enclavée.
Alors, quelques siècles plus tard, un autre grand tsar, Pierre, voyageant par les pays occidentaux, fut saisi d’une intuition: la Russie ne réalisera jamais son potentiel si elle reste une puissance terrestre. "Un souverain qui n'a qu'une armée n’a qu’une main, mais celui qui a une marine a les deux". Pour rivaliser avec les Anglais, les Hollandais ou les Français, pour atteindre les trésors des Indes, de l'Afrique, de l'Amérique : la Russie a besoin d'une flotte.
Pierre partit étudier la construction navale à Amsterdam. Il aimait les nouvelles techniques, réalisait le retard de la Russie dans le développement technologique - et s'engagea à y remédier. Peu de temps après avoir mis en place sa première flottille nationale, la Russie remporte sa première bataille navale à... Azov. Notez le symbole : cela ouvrit la mer Noire à la Russie - et de là, les océans libres de glace.
Peu de temps après, Pierre le Grand allait écraser la puissante ligue suédo-cosaque à Poltava (une région d'Ukraine qui voit aujourd'hui du sang neuf, entre Kiev et Kharkiv..). Mais il revint d'abord vers le Nord pour s'ouvrir un nouveau passage vers une autre mer encore, la Baltique. Cet accès ouvrit à son tour « une fenêtre sur l'Europe ». Sur les os des soldats et des esclaves capturés, il construisit la nouvelle capitale russe, Pétersbourg. Et dans cette ville estuaire où la terre et la mer se confondent (et souvent avec le ciel), il fonda la marine impériale. L'emblème qu'il conçut pour elle - des ancres tournées vers l'Ouest et vers l'Est - est toujours le symbole de la flotte russe.
Poutine n'a jamais fait mystère de son admiration pour Pierre le Grand.
Il est un enfant de St Petersbourg : la cité de Peter (Pierre le Grand). Comme Pierre le Grand, il est féru de nouveautés technologiques, d'architecture occidentale, d'art, de mode et de design européens… Peter a fait ses études en Hollande. Poutine a envoyé ses enfants étudier et vivre en Hollande et en Allemagne. Pierre le Grand rêvait d'un palais près de la mer. Vladimir Vladimirovitch possède des yachts et des manoirs sur la riviera italienne et la Côte Basque.
Et comme Pierre, Vladimir veut une flotte puissante.
Si seulement Moscou pouvait être au bord de la mer !..Mais maintenant regardez la carte.
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Moscou se trouve en fait sur une voie navigable qui peut relier les mers. Aux quatre points cardinaux, à l'Extrême Nord, au Nord-Ouest, au Sud-Est et au Sud-Ouest : la Mer Blanche, la Mer Baltique, la Mer Caspienne, la Mer d'Azov et la Mer Noire. Potentiellement, cela en fait le cœur de l'Eurasie.
Par sa situation unique, à cheval entre l’Asie et l’Europe, la Russie peut servir de pont. Aussi, il y a un projet qui a pris un nouvel essor depuis sa présidence : le judicieusement-nommé projet Eurasia. Le canal Eurasia est destiné à relier la mer Caspienne au cœur de l'Asie, à la mer d'Azov, le long de la chaîne du Caucase.
Il faut dire que ce n'est pas un nouveau projet : il existe déjà un canal fonctionnel entre la Caspienne et Azov, le canal Don-Volga. Mais il est trop peu profond pour une flotte conséquente, a trop d'écluses et prend trop de temps. La Russie a de plus grandes ambitions. L'idée de l'Eurasia fut déjà proposée pendant l'Union soviétique - mais avec le déclenchement de la seconde guerre mondiale, le projet fut enterré. Depuis 2007, sous la présidence de Poutine, il reprend vie.
Le projet a de quoi vendre du rêve à beaucoup. Imaginez les oligarques de Moscou pouvant déplacer leurs yachts de la Baltique à la Méditerranée, au gré des saisons, faisant escale pour une nuit dans leur maison natale…
Pour les États voisins, le canal s’apprête à "transformer, selon les termes enthousiastes du président kazakh, des pays enclavés comme le Kazakhstan ou l'Azerbaïdjan, "en puissances maritimes". -Donnant, au passage, un nouveau débouché à l'Iran vers la Méditerranée.
Tout le trafic, les douanes et les taxes contrôlés par Moscou, bien sûr.
...-Mais largement financé et conçu par la Chine! L'entrepreneur général de ce projet géant est une société chinoise (SinoHydro). En effet, le volume toujours croissant du trafic de fret entre l'Asie et les pays européens nécessite de nouvelles routes et de nouveaux débouchés plus rapides. C'est la vision rêvée de Xi Jinping "Belt & Roads" - la route de la soie du 21e siècle - pour desservir (certains diraient inonder) l'Europe avec des produits manufacturés chinois.
Actuellement, l'une des routes passe par la mer Caspienne, du port kazakh d'Aktau à Bakou en Azerbaïdjan. Mais cela nécessite un nouveau portage sur le pont terrestre du Caucase (Azerbaïdjan, Arménie et Géorgie). L'utilisation de la voie navigable russe promet d’être beaucoup plus rapide.
Et la Russie pourrait déplacer du matériel militaire…et projeter davantage encore sa puissance.
Maintenant, la Russie contrôle déjà les deux entrées de la voie navigable : à quoi bon posséder toute la mer d'Azov ? Eh bien, pour commencer, vous n'avez pas à partager le dividendes lorsque le trafic passe par le détroit de Kertch (en Crimée). Vous devez donc sécuriser les deux côtés, vous avez donc besoin de la péninsule. Surtout, si la mer vous appartient entièrement, c'est une fantastique forteresse militaire pour votre flotte, d'où rayonner et lancer des opérations de grande envergure. Vous souvenez-vous que des missiles ont été tirés vers la Syrie par la Russie depuis la mer Caspienne ? Azov pourrait s'avérer une autre rampe de lancement pratique pour des opérations plus occidentales…
Après la révolution de Maïdan, la Russie a vu que Kiev pouvait être moins docile avec Moscou. C'était maintenant ou jamais pour Poutine. Soit perdre pied, et l'OTAN et l'UE s’ingèrent dans vos affaires, soit affirmer son contrôle.
Mais la Russie n'est-elle pas encore assez grande ? Visiblement non. C'est une terre où le gigantisme est inscrit dans le paysage, dans l'âme d'une Nation. Elle est résolue à grandir encore, comme les puissances impériales du XVe au XXe siècles, l'Espagne, le Portugal, la France, l'Angleterre, les Pays-Bas, l'Allemagne... Contrairement à ces nations, elle n'a pas encore renoncé à rêver en grand, en termes purement territoriaux. Et les rêves se traduisent bientôt en actions concrètes.
On peut attendre encore pour voir la Russie telle une Slovénie pacifique et prospère, contente de l'ici et maintenant, embrassant la philosophie du "moins c'est plus" (less is more)... Le paradoxe de l'expression est d’ailleurs difficile à transmettre en russe, car il n'y a pas de verbe "être" en Russe. La Russie ne sait que devenir.
Certaines dynamiques intrinsèques entrent en jeu, poussant, presque malgré elle, une nation à rechercher une enveloppe toujours plus grande pour son corps, comme une sorte de mue compulsive. Car en réalité (faut-il le rappeler !) la Terre entière est interconnectée. Lorsque vous arrivez en Crimée, par exemple, vous vous rendez vite compte qu'elle dépend de l'Ukraine continentale pour l'eau douce… - et l'eau, c'est la vie! Cela a pu passer inaperçu, au milieu du fracas de l'invasion, mais l'une des premières actions de l'armée russe dès le premier jour du conflit a été de rouvrir le canal de Crimée, qui amène la précieuse ressource à la péninsule… et que les Ukrainiens avaient bloqué pour protester contre son annexion illégale en 2014. Lorsque les pays ne peuvent pas coopérer, les ressources partagées deviennent casi belli.
Ainsi ces conflits suivent leur propre logique, un pas appelant l'autre. De la même manière que la réalisation du projet Eurasia nécessite le contrôle de la mer d'Azov - donc la prise de la Crimée, la prise de la Crimée nécessite le contrôle de l'Ukraine continentale où se trouvent ses ressources en eau.
Une fois le bas du Dniepr sécurisé, ne serait-il pas nécessaire de contrôler ce qui se passe en amont ? D'autant plus quand vous contrôlez déjà la partie supérieure du fleuve, depuis Smolensk ! Les Russes pourraient à nouveau invoquer l'histoire ancienne, pour faire revivre une artère et un autre rêve : la fameuse Route des Scandinaves (Varègues) aux Grecs… Notez que le Dniepr est déjà relié à Amsterdam Hambourg et… à la fameuse enclave de Kaliningrad, via le Dneprovsko-Bugsky Canal à travers la Biélorussie.
Nous n'en sommes pas encore là - mais les analystes ne seront pas surpris si les rêves maximalistes russes sont effectivement de contrôler toute la rive gauche du Dniepr et le littoral de la mer Noire jusqu’en Transnistrie. Pour des objectifs plus « minimalistes », il serait intéressant de voir une carte du réseau des veines de charbon dans le Donbass…
L'herbe paraît plus verte de l'autre côté de la palissade, le charbon plus calorifique et l'eau plus hydratante. Tout d'abord, demandons-nous s'il existe une frontière légitime ! Aux yeux de Poutine, l'effondrement de l'Union soviétique - une libération pour de nombreuses nations - est "la plus grande catastrophe du XXe siècle". Sa mission est de "sauver" (et sinon, saccager) les éléments perdus.
Et une fois qu'on a rectifié cette « erreur » de l’Histoire, comme l'a fait la Russie en Crimée (pour « restaurer l'unité » du pays), il y a toujours un autre pâturage plus vert, un nouvel horizon lumineux, une région houillère, un complexe sidérurgique stratégique, un port d’opéra homérique… Un port c'est pratique - mais contrôler toute la mer c'est mieux, si on le peut ?
Apparemment, les Russes pensent qu'ils peuvent… Et est-ce vraiment une erreur de calcul ? Car qui peut faire obstacle à une puissance nucléaire ? - un pays qui a clairement déclaré qu'il utiliserait l'arme nucléaire si son territoire était en jeu… et considère comme son propre territoire la terre dont il vient de s'emparer unilatéralement !?!
De plus, l'Occident pourrait sous-estimer les efforts que la Russie est prête à faire pour atteindre ses objectifs. Si aucune des sanctions occidentales n'ont fait plier l'Iran, ni la Corée du Nord - pourraient-elles vraiment changer le régime en Russie ? La Russie est un pays qui ne craint pas les sacrifices. Il est également prêt à payer n'importe quel prix en sang. Quand on a vécu en Russie, on comprend vite que la vie individuelle n'y a pas la même valeur que dans l’esprit des occidentaux... L'histoire est éloquente. Quand vous êtes prêts à sacrifier un quart de million de personnes pour obtenir un accès à la Baltique, 50 000 pour y construire une cité, puis plus d'un million pour la défendre (= voir l'histoire de Saint-Pétersbourg) - qu'êtes-vous prêts à faire pour Marioupol?
Et s'ils ne peuvent pas l'avoir, personne ne l'aura. Contempler le sort de Grozny ou d'Alep peut donner des frissons dans le dos, pour ce que l'Ukraine pourrait subir - car les enjeux sont encore plus importants.
Ainsi, la Russie pourrait bien arriver à ses fins.
Le paradoxe tragique est sans doute que la politique d'expansion constante, tout en promettant un avenir meilleur, n'apporte rien d'autre à la vie des Russes ordinaires que de nouveaux tourments. Hormis quelques individus de plus en plus riches (les fameux « oligarques »), depuis des siècles la réalité quotidienne est rude pour le moujik ordinaire, la babouchka à la retraite et même la maigre classe moyenne éduquée. Les drapeaux ont beau flotter haut, l'indice de satisfaction pour la vie en Russie est toujours en berne. Sans parler du bonheur des jeunes conscrits qui vont mourir à 5000 miles de chez eux, et de leurs mamans. Mais les Russes endurent. Quand le présent n'est pas brillant, l'avenir est un refuge.
Ne nous berçons pas non plus d’illusions quant au degré d'autonomie de pensée dans la population générale, à part pour une poignée d'intellectuels marginalisés. La plupart des gens en Russie épousent le dogme de l’homme fort et embrasseront la politique de l'Etat, serait-elle la guerre - ou l'opération spéciale, peu importe comment on l'appelle. Demain, nous « pacifierons » les territoires… en envoyant plus de blindés. Et (message subliminal) nous deviendrons plus grands plus forts et plus riches. C'est un cercle vicieux. La vie est un sacrifice. Trop humain.
En fin de compte, on est en droit de se demander, où est-ce que cela peut finir? Azov peut-il suffire ? Car quand on contrôle le Donbass et le détroit de Kertch, on n'a toujours aucun pouvoir sur le détroit du Bosphore par exemple - la « Sublime Porte », Istanbul. Vous devez toujours payer un péage aux Turcs et vous ranger à leurs décisions, comme on le voit maintenant, que la Turquie empêche le passage à la marine russe. Les motifs de cupidité et ceux de conflits sont sans fin. Et comme on le voit en Crimée, l’appétit vient en mangeant.
Dans une humanité qui a du mal à coopérer au niveau mondial, il n'est pas difficile de trouver des partenaires pour la guerre. Facile d'imaginer la Syrie (tiens, tiens…) se rangeant du côté de la Russie dans un conflit avec la Turquie. Et les Grecs - qui n'ont jamais cessé de voir Istanbul comme leur capitale perdue Constantinople - être séduits par la campagne, sous la sainte bannière de l'orthodoxie.
Ainsi, la menace est que si «l'ours» peut mettre sa patte sur le gâteau maintenant - comme il l'a fait en Syrie, en Géorgie, en Crimée - cela pourrait lui creuser l’appétit. Le "Grand Jeu" pourrait ressortir de l’hibernation. La Turquie a donc plus d'un intérêt à négocier une paix.
Mais peut-être que la prochaine campagne concernera la Baltique, pour respecter l’alternance?..
Que retiendra-t-on de Marioupol aujourd'hui, dans cent ans ? Les enfants déshydratés à mort, les femmes enceintes bombardées ? Aussi horrible que soit ce siège, le plus horrible est peut-être que, lorsque les noms commenceront à s'effacer de la mémoire, en chiffres abstraits bruts, cela ressemblera à une «guerre propre» en comparaison d'autres guerres, comme la boucherie de Kazan. En regard, les batailles d'aujourd'hui sont pratiquement sans effusion de sang. Et qui se souvient de Kazan aujourd'hui ? Qui se soucie des centaines de milliers de morts lorsque l'empereur Pierre le Grand conquit les territoires d'Azov et autres, dans toutes ses innombrables batailles ? Pierre est encore largement célébré, y compris en Occident, comme un grand dirigeant plein de sagacité.
Car l'histoire est toujours écrite par les vainqueurs, les conquérants, même quand ils sont l'agresseur manifeste et entraînent des milliers d’hommes à la mort. Et elle leur fait tous les honneurs.
Poutine le sait.
Comme l'historien Stephen Kotkin le rappelle dans une interview avec le New Yorker, "Depuis le règne d'Ivan le Terrible au XVIe siècle, la Russie a réussi à s'étendre à un rythme moyen de 130 kilomètres carrés par jour pendant des centaines d'années, pour finir par couvrir un sixième de la masse continentale terrestre.
Où s'arrêtent les frontières de la Russie ? demande Poutine à un enfant dans une émission de télévision populaire en 2016. "Dans le détroit de Béring…", commence à répondre innocemment le jeune garçon. Poutine, comme en confidence à son oreille, corrigeant gentiment l’enfant prometteur aux yeux bleus grands ouverts : «Les frontières de la Russie ne finissent nulle part…». Le public applaudit, béat.
[Texte originellement partagé aux amis fin Mars 2022]