Lettre à Guido Gryseels, Directeur général de l’Africa Museum de Tervuren à Bruxelles

Aujourd’hui, à l’heure où le monde s’embrase sur le meurtre de George Floyd, nos économies reprennent leur activité après la rupture causée par la crise sanitaire. Comment venir à bout des inégalités de notre système, y compris les inégalités raciales ? Par où commencer ? Quelles pistes de réponse peut apporter la culture?

Galerie d'introduction de l'Africa Museum © Jean Housen Galerie d'introduction de l'Africa Museum © Jean Housen

L’écrivain et académiste Dany Lafferière, dans un entretien diffusé sur France Culture le 6 juin 2020, faisait un parallèle entre la Covid-19 et le racisme. Deux maux invisibles dont les plus dangereux porteurs sont ceux qui s’ignorent. Les aspirations à un changement radical se manifestent partout dans le monde et on entend beaucoup d’interrogations sur le monde d’après cette crise. 

Le dimanche 26 janvier 2020, j’avais assisté à une conférence intitulée « Le colonialisme hier et aujourd’hui », organisée à Flagey par l’institut Goethe dans le cadre du cycle « Les Deutschlands ».

Vous y étiez conférencier, Guido Gryseels, aux côtés de Bénédicte Savoy, historienne et nommée avec Felwinne Sarr, experte culturelle pour la restitution du patrimoine africain par le président Emmanuel Macron, et Didier Houénoudé, historien de l’art béninois.  

J’ai décidé de m’adresser à vous, Guido Gryseels, dans cette lettre à la suite de ce débat où vous étiez le seul à avoir un discours anachronique, déconnecté des enjeux réels de la restitution du patrimoine africain. La visite de l’Africa Museum, un an auparavant à l’occasion de sa réouverture, m’avait laissé un sentiment amer. 

Cette table ronde avait pour but de mettre en lumière les différentes démarches et enjeux internationaux pour répondre à la question de la restitution du patrimoine africain. Originaire du Rwanda, j’ai échappé au génocide et grandi en Belgique. Mon identité s’est construite sans que jamais l’histoire de ce passé colonial ne soit abordée, que ce soit à l’école ou à la maison. Evidemment au milieu de tous ces tabous, les vestiges de ces temps coloniaux ont traversé l’Histoire. Pouvait-il en être autrement ? Devenir réfugiée en Belgique n’est finalement qu’une des conséquences multiformes du colonialisme et dans ce cas-ci, je fais référence à l’arrivée des pères missionnaires au Rwanda, à l’origine des premières divisions ethniques qui ont plus tard menées au génocide. Mais qui aujourd’hui le sait encore ? Certainement pas les visiteurs de votre musée.

Longtemps je n’ai voulu accorder de crédit à ceux qui parlaient de racisme. Le syndrome de Stockholm appliqué à la colonisation si vous préférez. Je voulais m’intégrer dans cette société où nous avions trouvé refuge, ne pas être ingrate. Alors je me suis appliquée à gommer les différences, montrer que je n’étais pas moins humaine. Eviter d’interroger ce passé curieusement dérangeant mais quand même rester interdite face aux questions des enfants de ma classe qui me demandaient si je vivais dans une hutte au Rwanda.

Aujourd’hui, je me suis construite en faisant fi de cette histoire, mais je ne peux que constater qu’elle me rattrape malgré moi au quotidien. Devoir expliquer à certains amis noirs que non, fréquenter un Blanc n’est pas une trahison. Rire jaune aux blagues racistes de mon entourage parce qu’au fond je sais qu’ils n’ont pas toujours conscience de la portée de leurs paroles. Être systématiquement dévisagés dans la rue par les Blancs comme les Noirs, parce que mon compagnon et moi formons un « couple mixte ». S’entendre dire par mes anciens collègues allemands que le mannequin noir de la campagne leur fera perdre des parts de marché. Perdre confiance en moi dans ce contexte professionnel, chercher mes mots alors que les idées sont, elles, bien claires. Comprendre quelques psychothérapies plus tard que ce n’est pas dû au stress mais que comme nous n’avons pas eu droit à la parole, mon processus d’individuation s’en est trouvé entravé. Nous les Noirs, avons été raillés pour notre manière de nous exprimer (notre physique, notre intellect, et j’en passe) mais bien plus encore, nous n’avons pas eu voix au chapitre dans l’écriture de notre propre Histoire. Et c’est de ça dont il s’agit quand la question de la restitution du patrimoine africain est abordée. C’est toujours de ça dont il s’agit quand des manifestations prennent place aux Etats-Unis et en Europe à la suite de la mort de George Floyd. Ces exemples personnels attestent juste de la nécessité d’accélérer la cicatrisation de l’inconscient collectif sur ces moments douloureux de notre passé pour espérer tourner la page ensemble, comme le disait si justement Bénédicte Savoy.

Il ne s’agit pas de définir si oui ou non, les musées Africains seront en mesure de conserver les œuvres, qui pour la plupart ont été pillées. Non Monsieur Gryseels, il n’est pas question de vos prétendues préoccupations de conservateur de musée qui en cachent sans doute d’autres. Il s’agit de reconstruire l’identité d’un continent, d’un peuple en lui laissant le libre arbitre sur la manière d’en disposer. Vous avez parlé d’expositions itinérantes, de cogestion ou encore de prêt aux institutions africaines qui souhaiteraient récupérer ce patrimoine. Les œuvres exposées ou conservées dans votre musée ont pour une grande partie été acquises de manière illicite, en clair c’est la rapine de colons qui ont dépouillés certains états africains. Quelle est donc votre légitimité morale à décider du sort de ces œuvres ? N’est-ce pas là encore un reliquat de l’hégémonie d’autrefois ? Et si la « décolonisation » de ce musée consistait tout simplement à accepter de rendre ces œuvres aux propriétaires selon leurs termes ? Par ce geste, vous contribueriez sans doute largement et pas seulement symboliquement à faire avancer la prise de conscience sur ce qu’a réellement été la colonisation. L’ampleur colossal de vos collections en est d’ailleurs un stigmate frappant.

Ces œuvres sont au demeurant totalement décontextualisées dans votre musée et le parcours n’offre qu’une lecture sommaire, pour ne pas dire erronée et même importune de cette histoire commune… Une vidéo des Tambours du Burundi devant le musée de Tervuren datant des années 80 ou 90 et qui donne à voir dans un contraste assez mal venu les pauvres africains et leurs tambours devant la grandeur de la Belgique matérialisée par le musée ne me semble pas être la meilleure manière d’aborder une tradition importante au Burundi bien que ce soit le message qui, je l’espère, vous pensiez transmettre.

Vous pouvez prendre des distances, je cite, avec le système colonial, mais quand vous dites « Cela n’exclut pas le fait qu’il y ait eu aussi des individus qui ont fait du bon travail durant cette époque. Prenons l’exemple d’un médecin qui est allé dans la brousse pendant 30 ans pour vacciner, aider des femmes à accoucher, construire des hôpitaux, on ne peut pas dire que c’était un raciste ! »[1]. Alors je pense que l’abysse dans laquelle votre esprit est plongé ne vous permet tout simplement pas d’être à la tête d’un tel musée. Vous ne pouvez pas avoir ce discours schizophrène et nihiliste qui contribue significativement à altérer non seulement la mémoire mais aussi la reconstruction de l’identité de générations de Belges, d’Africains et de Belges Africains, comme moi.

Je vous repose la question de l’historienne de l’art Anne Wetsi Mpoma, à laquelle vous n’aviez pas répondu lors de l’émission diffusée sur la radio belge La Première, le vendredi 7 décembre 2018 : quelle est la position du musée sur le colonialisme et comment expliquez-vous que vous ayez dans vos équipes quelqu’un comme Patricia Van Schuylenbergh, membre de l’association d’anciens colons « Mémoire du Congo » ?

En fait je crois que ce qui vous est reproché par « la diaspora » et une partie de l’opinion publique, c’est cette demi-mesure agaçante dont vous faites constamment preuve. Cette même inaction contre laquelle le monde s’offusque actuellement et qui aura causé la mort de George Floyd et de tant d’autres.

Ça ne suffit pas de dire que vous avez collaboré lors de la rénovation de ce musée avec les « diasporas ». Qui sont ces personnes ? Sur quels critères les avez-vous choisies ? Qui les a choisies ? Pourquoi leurs noms ne figurent nulle part dans ce musée ? Doit-on y voir encore la volonté de rendre invisible les premiers protagonistes ? Est-ce que ces personnes avaient un pouvoir décisionnaire ? Vraisemblablement pas… Vous parlez d’un long travail qui se jouerait aussi au niveau de la diversité de vos équipes, avez-vous des personnes d’origine africaine à des postes clés de décisions ? Quels sont vos objectifs et stratégie pour améliorer cette situation ? Pourquoi tout ça n’est pas communiqué de manière transparente ?

Mais peut-être aurais-je du commencer par cette question : avez-vous jamais eu l’intention de « décoloniser » ce musée ? Engagez-vous sans hypocrisie ou démissionnez parce que vous n’avez rien à transmettre en restant dans vos logiques de gestionnaire de collections, si ce n’est la perpétuation d’un système dont vous assurez pourtant vouloir vous distancier. Vous ne décoloniserez pas ce musée à moins de le raser alors que faire ?

J’espère que vous aurez mis à profit ce confinement pour répondre à cette question et réfléchir à votre échelle, à la contribution de votre musée pour faciliter la guérison de nos sociétés malades. De grâce, ne vous limitez pas à mettre en place des mesures sanitaires. Allez plus loin et entourez-vous de ceux qui ont été des témoins directs, racontez le colonialisme aux moyens d’œuvres acquises de manière légale. Pourquoi d’ailleurs ne pas envisager la reproduction d’originaux ? L’utilisation de vos archives digitales ? Celles-là mêmes que vous voulez refourguer aux états africains qui réclameraient les originaux. Vous pourriez aussi considérer la commande d’œuvres à cette chère « diaspora » ou même à des Africains peut-être durement touchés par la Covid-19 ou par une autre épidémie dont on parle moins ? Peut-être que ces premières solutions permettraient de participer concrètement à construire le monde d’après. Ce serait en tous cas un bon début.

[1] Cette citation est extraite d’une interview donnée au blog lusingatabwa.com.  

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