Réflexion sur "En Guerre" de Stéphane Brizé

Le film de Stéphane Brizé se termine par deux scènes de violence : des ouvriers en grève qui s'en prennent au patron et un syndicaliste qui s'immole par le feu. Cet article tente de comprendre le sens de cette violence.

Synopsis du film : Une usine française de sous-traitance automobile est menacée de fermeture. Pourtant, l’entreprise est bénéficiaire. Les salariés outrés par cette décision injustifiable votent la grève. Les patrons cherchent à diviser les salariés à coups de primes de départ. Certains finissent par céder et acceptent de retourner travailler jusqu’à la fermeture. D’autres résistent et multiplient les actions médiatiques, c’est le cas de Laurent Amédéo et de ses soutiens.

Laurent Amédéo (Vincent Lindon), responsable CGT et leader de la partie dure de la contestation, souligne à plusieurs moments l’impuissance des gens auxquels il a affaire : le secrétaire aux affaires sociales de l’Elysée, les divers cadres de l’entreprise qui possèdent l’usine d’Agen, les représentants du patron du MEDEF auxquels ils vont s’adresser. Pour lui, seul le PDG du groupe allemand Pimkie et propriétaire de l’usine française menacée de fermeture est capable d’empêcher la suppression des 1100 emplois menacés. Or, les syndicalistes finissent par obtenir une réunion avec lui suite à de nombreuses actions, occupations d’usine et près de deux mois de grève. Et c’est au cours de cette réunion que les syndicalistes se rendent comptent que le patron lui-même, lui dont ils espéraient tant, ne peut rien pour eux.

Pendant la réunion, le PDG allemand leur fait comprendre entre les lignes qu’il ne peut conserver leur usine, pourtant bénéficiaire,  parce que celle-ci elle ne génère pas assez de bénéfices pour le seuil fixé par les actionnaires. Or, comme nous le savons, dans une entreprise multinationale de 140 000 salariés, un PDG n’a aucun autre rôle que de permettre à l’entreprise de générer des bénéfices afin qu’ils soient reversés aux actionnaires. En gardant l’usine , le PDG baisserait donc les dividendes qu’il peut reverser aux actionnaires, et donc mécontenterait ceux qui ont le pouvoir de le maintenir à ce poste. Soulignons en passant qu’un PDG touche de nos jours une grande partie de son salaire sur des primes d’efficacité qui suivent les bénéfices engrangés par les actionnaires et que conserver l’usine lui ferait donc perdre de l’argent à lui aussi en plus de menacer son propre emploi.

Pire encore, ce PDG allemand ne peut accepter un repreneur dans le même secteur car celui-ci constituerait un concurrent direct et viendrait donc le menacer économiquement, lui et son entreprise. Les syndicats en sont conscients et accusent le PDG de ne pas se soucier des employés et de ne penser qu’à lui et ses actionnaires. Le ton monte, les réponses se font courtes, sèches et très vite le réunion prend fin. Dans les couloirs, tandis que les salariés apprennent que le PDG allemand refuse de vendre l’usine française au repreneur pourtant jugé « viable » par l’Etat français, la colère gronde et s’exprime par des huées et des insultes dirigées directement contre le PDG du groupe. Le patron parvient à s’extraire du bâtiment accroché à son garde du corps et se réfugie dans son Audi. Mais les salariés en colère ne comptent pas le laisser partir si facilement et s’en prennent à son carrosse noir, d’abord en frappant les portières, avant de retourner carrément l’automobile, comme une dernière violence au combien symbolique pour une usine de sous-traitance automobile…

La question est donc de savoir de quoi cette violence est-elle le nom.

L’interprétation des syndicats réformistes - ceux qui négociaient une prime de départ extra-légale avec la direction et ayant ainsi « trahi » le camp de Laurent - est univoque : les violences commises sont le signe d’une radicalisation primaire et d’une volonté « jusqu’au boutiste » de Laurent et de ses camarades (qui cherchent à sauver leur emplois à tout prix plutôt que de négocier une prime de départ), volonté qui une fois brisée se transforme en désespoir.

Mais cette interprétation ne résiste pas à l’objection suivante : comment des salariés qui ont tenu trois mois sans commettre aucune violence sont-ils devenu du jour au lendemain de violents « casseurs » déchaînés ? C’est bien que cette réunion marque une rupture chez les salariés en lutte de la CGT. Ils se battaient depuis 3 mois en pensant pouvoir sauver leur emploi, et ils comprennent à présent que même « le patron des patrons », le grand des grands, est soumis lui aussi aux fatales lois du marché.

Il ne s’agit pas ici de nier que la rhétorique des « implacables lois marchés » a pu être utilisée par des patrons ou des responsables politiques cyniques pour justifier des mesures économiques cherchant à maximiser leur propre profit.

Il s’agit d’analyser dans toute sa profondeur la réaction des salariés qui consiste à s’en prendre physiquement au patron, ce qu’ils s’empêchaient de faire jusque-là. Cette violence n’est pas une apparition ex machina, elle est au contraire l’expression de la plus pure compréhension de leur condition : personne ne peut rien pour eux, ni hier, ni aujourd’hui, ni demain. Par le mot « personne », nous entendons que tous les acteurs de cette histoire sont impuissants en tant qu’ils participent à un système économique et politique auquel ils obéissent. Là où nous pensons que Laurent Amédéo et ses camarades se trompent durant ces trois mois, c’est sur le pouvoir réel des individus à sauver leurs emplois. De facto et de par sa structure même, le système capitaliste ne saurait tolérer toute action qui ne vise pas à la maximisation du profit. En effet, tout actionnaire agissant en « agent économique rationnel » cherche à maximiser son profit. Ainsi, l’argument moral utilisé par Laurent pour défendre les emplois des salariés n’a aucun lieu d’être face à un système qui fait fit depuis longtemps de toute considération éthique : si la main d’œuvre bon marché roumaine peut permettre d’augmenter la capital des actionnaires, l’entreprise se doit de délocaliser.

C’est parce que les salariés ont fait ce constat pendant la réunion -à savoir que leur emploi n’est pas menacé par une volonté individuelle mais par un système organisé rationnellement et sans corps- qu’ils laissent libre cours à leur colère, irrationnelle du point de vue économique mais ô combien rationnelle pour tout être humain possédant le sens de la justice. La violence n’est ici pas le fait de « salariés désespérés » qui ont tout perdus, mais est au contraire un geste hautement politique qui résulte d’une compréhension brute et organique de leur condition de simples variables d’ajustements dans un système fondé sur l’injustice.

La parole, porteuse de la mesure et du raisonnable, s’est révélée impuissante. La voix de Laurent a pourtant résonné partout : dans le mégaphone, dans la salle de l’Elysée, dans les locaux syndicaux de la CGT ou du MEDEF. Mais pour dialoguer, il faut un interlocuteur. Laurent n’en a pas. Ses mots résonnent vide.

Le geste violent, lui, souvent considéré comme irrationnel et démesuré, est paradoxalement le seul moyen de donner la mesure de l’injustice. Le patron allemand a un corps lui aussi, et ce corps ne résonne pas vide. Il est vulnérable, comme les emplois des ouvriers. Ces derniers ressentent l’injustice jusqu’au plus profond de leurs entrailles et chaque coup que prendra le patron, son garde du corps ou son Audi, en sera la mesure réelle, incarnée et donc visible.

Cela fait bien longtemps que les travailleurs et travailleuses sont privé-e-s des moyens de production en son sens le plus total : production de biens, mais aussi production de dialogues, comme nous venons de le voir. Qu’en est-il des moyens de production d’une riposte physique aux violences quotidiennes du capitalisme ? Retourner une Audi avec un patron est-il un moyen de riposter ?

Si nous admettons avec Freud que le premier homme qui a jeté une insulte au lieu d’une pierre est le fondateur de la civilisation, alors qu’est-ce qu’un homme civilisé qui jette une pierre ? Un apprenti barbare ? Un aliéné ?

Non, justement, c’est la dernière résistance du corps à une aliénation totale. L’ouvrier marqué par l’injustice marque à son tour le corps de son bourreau. Sauf que son bourreau n’a pas de corps. Le capitalisme attaque les corps mais ne se soucie pas de la riposte de ses victimes car il est incorporel. Nous avons donc notre réponse : nous sommes privés de tout, jusqu’aux moyens de production de la riposte. Enfin pas tout à fait puisqu’il reste une dernière flamme de résistance, la plus pure car celle-ci n’a ni besoin d’interlocuteur ni d’un corps ennemi autre que le nôtre propre : se donner la mort, comme Laurent.

A moins d’avoir admis trop vite que la capitalisme n’avait pas de corps… Et si c’était l’inverse : ce monstre fantomatique que nous appelons le "système capitaliste" ne nous aurait-il pas privé de notre sensibilité, donc en un sens de notre corps ? Laurent s’immole par le feu, il détruit donc son propre corps, qui portait en lui les souffrances de l’injustice, les stigmates d’un monde sans coeur et sans corps, les plaies de l’apathie générale, les blessures de l’oppression économique et psychique.

Il semble que ce "système capitaliste" soit en fait un amas de corps inertes, de sensibilités détruites. Dans ce cas, la résistance la plus pure ne se trouverait plus dans la mort, mais dans la vie sensible, dans l'expérience sans cesse renouvelée de notre sensibilité volée. Laurent choisit de détruire ce corps qui n’avait pas sa place dans un monde qui lui est hostile. Mais cette hostilité, elle, possède bien un corps ! C'est le corps du vampire qui se nourrit de la mort, du vampire vulnérable à la lumière de la vie. Ce vampire mourra quand les corps cesseront de s’ignorer et construiront enfin une expérience commune du sensible.

 

 

Signé Les Crêpes (Comité révolutionnaire des étudiants en philo énervés) 

 

 

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