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Billet de blog 14 décembre 2023

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Une histoire d’ « amour » qui risque de finir « mal »

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En marge du coup d’état au Niger                    

Une histoire d’ « amour »  …qui risque de finir « mal »

                                                                Pr. Hassan Esmili

« Entre la France et l’Afrique, ce doit être une histoire d’amour »

                                                                             Emmanuel Macron[i]

Le coup d’état inattendu au Niger a surpris par la détermination des putschistes et les réactions violentes de l’ECOAS (CEDEAO) et de la France. Faute de pouvoir intervenir directement, celle-ci a encouragé l’organisme africain à prendre les mesures les plus extrêmes pour obliger les auteurs du coup d’état à capituler et rendre le pouvoir au président élu Mohamed Bazoum. Autant on peut comprendre la position de la CEDEAO qui veut tenter, avec l’Union Africaine, de mettre un terme aux coups d’état militaires en Afrique, autant on comprend mal, à première vue, l’attitude violente de la France. Plusieurs pays occidentaux et africains ont condamné l’action de la garde présidentielle et demandé le retour du président déchu. Mais ils ne sont pas allés jusqu’à demander à la CEDEAO d’intervenir militairement.

L’objet de cet article est de tenter de comprendre la position française et formuler une explication possible et vraisemblable. Pour cela, l’Histoire peut être d’une aide précieuse.

Rappelons d’abord que dans l’histoire moderne et contemporaine, la France a été le second empire dans le monde, après l’empire de la Grande Bretagne. En tant que domaine colonial, cet empire est né au XVIIe siècle, notamment sous la houlette de Colbert, ministre principal de Louis XIV, qui le considérait comme incontournable pour la prospérité de la France.

Ce domaine couvrait la moitié de l’Amérique du Nord, des contrées et des comptoirs commerciaux en Inde et déjà un « pied à terre » en Afrique avec la fondation d’un comptoir à l’embouchure du fleuve du Sénégal, qui sera plus tard la ville de Saint Louis.

 L’Empire colonial, qui avait beaucoup perdu lors de la guerre de Sept Ans[ii] (1756-1763) et des années qui l’ont suivie ( toute l’Amérique hormis le Québec), a survécu en gardant, pour quelques années encore un domaine et des comptoirs en Inde, avant de les abandonner à la fin du XIXe siècle pour se consacrer à l’Indochine et à l’Afrique.

Cet empire a duré formellement et pratiquement, avec des variations, jusqu’à 1960 avec les indépendances des pays de l’Afrique subsaharienne.

Sur le plan politique et contrairement à la Grande Bretagne qui ne cachait pas ses mobiles stratégiques et économiques, la France du XIX e siècle couvrait son entreprise coloniale d’un dispositif idéologique auquel adhéraient même la gauche et des intellectuels de renom comme Victor Hugo qui défendait la politique de Jules Ferry au nom des droits de l’homme. Il s’agit de la « mission civilisatrice » de la colonisation. Paradoxalement, ce sont des libéraux radicaux comme Clémenceau qui étaient farouchement contre.[iii]

L’Empire colonial français comprenait des colonies et des protectorats

Le statut de protectorat français a son équivalent dans la colonisation britannique qui est le ‘indirect rule’. Dans ce système, la gestion administrative est laissée à des institutions internes. Le ‘indirect rule ‘ a fonctionné durant toute la période coloniale de la Grande Bretagne alors que le protectorat français est passé très rapidement à l’administration directe comme dans les colonies. Dans les pays qui étaient sous protectorat français, le rôle des institutions locales était réduit à la représentation formelle ou à des fonctions très spécifiques comme celles des institutions religieuses.

Le développement important de l’empire colonial français a exaucé les vœux de Jules Ferry qui disait : 

« Le parti républicain a montré qu'il comprenait bien qu'on ne pouvait pas proposer à la France un idéal politique conforme à celui des nations comme la libre Belgique et comme la Suisse républicaine ; qu'il faut autre chose à la France : qu'elle ne peut pas être seulement un pays libre ; qu'elle doit aussi être un grand pays, exerçant sur les destinées de l'Europe toute l'influence qui lui appartient, qu'elle doit répandre cette influence sur le monde, et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie. »[iv]

Mais Ferry ne pouvait pas prédire l’évolution de l’Histoire, notamment après la seconde guerre mondiale et l’émergence de deux grands antagonistes les USA et l’Union Soviétique, qui ont changé la face du monde et réduit sensiblement la puissance des deux grands empires coloniaux européens.

‘Mutation’ de l’Empire colonial français

L’empire colonial français a connu deux grands tremblements qui ont laissé des fissures profondes. Ce sont les deux guerres qu’il a perdues en huit ans d’intervalle : la guerre d’Indochine en 1954 et celle de l’Algérie en 1962.

La lecture du livre d’Onésime Reclus « Lâchons l’Asie, prenons l’Afrique : où renaître et comment durer ? »[v] publié en 1904, montre quelle importance cet auteur visionnaire attachait à l’Afrique avant même la découverte de toutes les richesses de son sous-sol. Il pensait même que la colonisation de l’Afrique compensait, pour l’empire français, la perte du Canada et de l’Inde.  

Reclus n’a pas été suivi et la France n’a dû lâcher l’Indochine qu’à la suite de la célèbre défaite de Diên Biên Phu en 1954. L’empire colonial est sorti affaibli de cette défaite et n’a réussi aucune tentative de réformes dans ses colonies et protectorats parce qu’elles ont été proposées trop tardivement.

Pour sauver ses colonies et tenter de les garder malgré la nouvelle conjoncture générée par l’après-guerre, la France va y faire successivement plusieurs tentatives de réformes.

Première tentative : l’Union française

La constitution d’octobre 1946, qui a créé la quatrième république, prévoit la mise en place d’une Union française présidée par le président de la république et qui intègre, en plus de la métropole, les départements et territoires d’Outre-mer, les territoires associés et les Etats associés. L’Algérie y était en tant que territoire français alors que l’Indochine, le Maroc et la Tunisie y étaient comme protectorats ou Etats associés. Une assemblée de l’Union est créée. Elle est consultative et prévoit la moitié des membres de la métropole et l’autre moitié des représentants des colonies et protectorats.

 L’Union française fera long feu parce que les réformes qui

étaient proposées dans son cadre étaient inadaptées à la situation du terrain. La radicalisation des colons et la montée de la résistance dans tout le domaine colonial français accélèreront les évènements.

La décennie 1952-62 sera fatale pour la première  tentative et même pour celle qui va lui succéder. Mais l’empire refusera de « mourir ».

Seconde tentative : La Communauté franco-africaine

La constitution de 1958 prévoit la création d’une Communauté franco-africaine présidée par le président de la république française, qui propose aux colonies subsahariennes une autonomie interne et une souveraineté limitée, qui laisse, dans le domaine commun entre autres, la politique économique, la monnaie, la défense et la politique étrangère. A part la Guinée de Sékou Touré qui refuse d’y accéder et exige son indépendance en 1958, toutes les autres colonies adhèrent à la communauté parce qu’elles la considèrent comme un premier pas vers la constitution de leurs états. Mais dès 1960, la Communauté devient caduque parce que De Gaulle a dû accorder successivement l’indépendance à tous les nouveaux états pour se consacrer à l’Algérie bouillonnante qu’il souhaite encore garder comme territoire français.

Troisième tentative : la Françafrique

De Gaulle qui croit fort à l’Algérie française, tout comme Mitterrand, va monter tout un stratagème pour accorder des indépendances formelles « dans l’interdépendance » pour reprendre la formule célèbre d’Edgar Faure : des indépendances pieds et poings liés par des accords de coopération bilatéraux qui limitent d’une manière drastique la souveraineté des nouveaux pays « indépendants ». 1960 sera en même temps l’année des indépendances des anciens territoires de l’Afrique subsaharienne et le début de la Françafrique. Un célèbre homme de main de De Gaulle, Jacques Foccart, deviendra progressivement « l’empereur de l’Afrique » puisque la quasi-totalité des chefs d’états africains lui prêteront allégeance  et suivront ses diktats. Sinon c’est le coup d’état et le limogeage, voire même l’assassinat[vi]. Mais les fidèles sont généreusement récompensés. Un système de corruption est érigé, qui favorise les intérêts français et permet à ceux qui y veillent de part et d’autre de s’enrichir. Mais Foccart n’était pas seul : tout une équipe gaulliste travaillait à mettre en place des politiques qui favorisent d’une manière formelle ou informelle le pillage de l’Afrique dépendante de la France.

Ce système repose sur trois piliers : la présence militaire, l’aide au développement et le franc CFA. Il devient une constante dans la politique étrangère de la cinquième république. Aucun président n’y déroge.  Seul le style change quelques fois.  

François Mitterrand[vii], qu’on peut considérer, à certains égards, comme le précurseur de la françafrique fera de la francophonie, qui était formée essentiellement par des associations professionnelles, une institution politique dont les instances se réunissent au sommet sous la présidence tournante d’un chef d’état.

Voilà ce que dit, à propos des amis francophones, Alain Peyrefitte, un intellectuel et homme politique gaulliste :

« Cette nébuleuse d’amitiés publiques ou secrètes, c’est dans la communauté francophone qu’elle a son noyau chaleureux.(…) Aux Nations Unies, les pays francophones forment un ensemble d’une bonne trentaine de pays.(…)  

La francophonie demeure, à la fois solide et frêle. Solide, parce qu’elle dépasse les régimes politiques. Frêle, parce que le recul de la France aurait pour effet de l’effacer. »[viii]

La citation d’Alain Peyrefitte ajoute un élément essentiel : c’est le rôle de la langue française. Jules Ferry, déjà, en parle dans la citation que nous avons mentionnée

Marc Ferro décrit l’évolution du statut des langues en trois étapes : la première étape correspond à une phase précoloniale dans laquelle des explorateurs de la puissance coloniale apprennent la langue des indigènes pour mieux les connaitre et mieux les commander. Pendant la période coloniale, les autorités hésitent à enseigner aux indigènes la culture métropolitaine « pour ne pas risquer de trop les éveiller ». Dans la période néo coloniale, l’ancienne puissance coloniale cherche à développer sa langue dans ses anciennes colonies « pour perpétuer son avantage technique, économique, politique ou culturel. ».

En guise de conclusion

Est-ce que l’Empire français est mort ? Est-ce que la Françafrique est morte,  comme l’a prétendu récemment la ministre actuelle des affaires étrangères en France[ix] ?

Les accords de coopération représentent l’empire informel.

« Il y a deux systèmes qui entrent en vigueur simultanément, précise Michel Debré au Premier ministre gabonais Léon Mba en 1960 : l’indépendance et les accords de coopération. »[x]

Libéré des formes institutionnelles rigides, l’empire s’adapte aux conjonctures en fixant une constante : garder son influence et préserver ses privilèges et ses intérêts par tous les moyens, sans exception. Deux exemples tout récents : les deux coups d’état au Niger et au Gabon illustrent bien la politique française. Le premier qui était une révolte contre l’emprise impériale française a été dénoncé farouchement au nom de la démocratie, des droits de l’homme, etc.. Ne pouvant pas intervenir militairement directement, la France poussait la CEDEAO à le faire. La position vis-à-vis du Gabon est tout autre. On a dénoncé du bout des lèvres le coup d’état, tout en expliquant que la situation est différente. Un coup d’état justifié ! En fait la France a tout simplement lâché le « pauvre » Ali Bongo. Elle a anticipé sur les évènements pour prévenir toute nouvelle surprise. Ali Bongo, qui l’a compris, a lancé un appel au secours international « en anglais » pour qu’il soit bien compris.

Est-ce que cela voudrait dire que cet empire informel est éternel. Rien n’est moins sûr, pour plusieurs raisons. Une raison interne d’abord : les peuples africains, surtout les jeunes générations, se révoltent de plus en plus contre leurs chefs corrompus et refusent la main mise de la France. La seconde raison est liée à la conjoncture internationale. Aucune puissance n’accepte actuellement que l’Afrique occidentale et équatoriale demeure la chasse gardée de la France. L’Afrique connait un regain d’intérêt de pays qui cherchent à investir en Afrique, établir des relations équilibrées dans lesquelles toutes les parties soient gagnantes. 

Si la France veut être de la partie, elle doit comprendre que le temps de sa domination économique et culturelle est révolue.

 Elle doit savoir faire le deuil de l’Empire comme a su le faire celle qui avait le premier empire du monde : la Grande Bretagne.

[i] Déclaration dans les colonnes de Jeune Afrique en novembre 2020, citée dans « L’Empire qui ne veut pas mourir » ouvrage collectif publié aux éditions du Seuil.

[ii] La France sort affaiblie de cette guerre. Hormis le Québec qui restera francophone, toute l’Amérique du Nord passe sous la domination de l’empire colonial britannique et deviendra de culture anglo-saxonne. Vingt ans plus tard (1783), le traité de Paris va donner naissance à un pays qui sera , après quelques années, une super- puissance, les USA,  et scelera, entre autres, le sort de la langue anglaise qui deviendra la première langue internationale du  monde contemporain. Dès 1872, les USA deviendront la première puissance économique du monde.

[iii] Cf le discours de Clémenceau à l’Assemblée Nationale…CF le site de l’Assemblée Nationale

[iv] In l’article sur Jules Ferry de Wikipédia

[v] Le livre de Reclus est accessible sur le site Gallica de la BNF 

[vi] Les exemples sont nombreux :

[vii] « Gaston Defferre et moi sommes les deux hommes qui, avant de Gaulle, avons joué un rôle décisif dans l’évolution politique de tout un continent »,  entretien avec Le Nouvel Observateur dans un numéro de 1965

[viii] Alain Peyrefitte, le mal français, édition Fayard

[ix] In « l’Empire qui ne veut pas mourir »  

[x] In « l’Empire qui ne veut pas mourir »

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