Est-ce que l’Etat d’Israël est un état d’apartheid ? Beaucoup de chercheurs et observateurs politiques israéliens et étrangers posent la question.
Jimmy Carter par exemple, l’ancien président américain, a publié à la fin de 2006 un livre intitulé « Palestine : peace not apartheid »[1]. Ce livre a donné lieu à une grande polémique aux Etats Unis. Le lobby israélien est intervenu avec force pour condamner l’auteur. Il a fait publier plusieurs articles critiquant violemment Carter en l’accusant de manque d’objectivité, d’être du côté des palestiniens en présentant des arguments non fondés, voire même d’antisémitisme. L’ancien président, qui était l’initiateur des accords de Camp David en 1978, a répliqué à ses détracteurs dans un article publié dans le Los Angeles Time où il disait notamment : « le livre décrit l'abominable oppression et les persécutions dans les territoires palestiniens occupés, le rigide système de laissez-passer et la ségrégation stricte entre citoyens palestiniens et colons juifs en Cisjordanie. De bien des manières, c'est plus oppressant que pour les Noirs vivant en Afrique du Sud au temps de l'apartheid. »[2]
Dans son rapport 2022/23[3], Amnesty International affirme, en ce qui concerne Israël et les territoires occupés depuis 1967, que « les autorités israéliennes ont continué d’imposer à la population palestinienne en Israël et dans les territoires occupés un régime oppressif et discriminatoire qui constituait un système d’apartheid, crime inscrit dans le droit international. ». Amnesty International rappelle qu’en mars 2022, le rapporteur spécial de l’ONU a conclu que « le système politique appliqué aux territoires palestiniens occupés répond à la norme de preuve concernant l’existence de l’apartheid. ».
On remarque qu’Amnesty International dénonce le système d’apartheid en Israël et dans les territoires occupés alors que le rapporteur spécial de l’ONU parle uniquement des territoires occupés en 67. De son côté, Carter, dans la réaction à ses critiques, ne mentionne que la Cisjordanie.
Dans les trois cas, il y a reconnaissance d’un système d’apartheid. La différence réside dans l’étendue de la pratique de ce système.
Denis Charbit[4]discute ce point. Dans le chapitre « Israël pratique l’apartheid », ce chercheur franco - israélien analyse la situation des deux côtés de la ligne verte. Il considère que c’est une « idée reçue » et que les israéliens ont tous les mêmes droits, qu’ils soient juifs, arabes ou druzes. Il dit néanmoins que dans les aéroports d’Israël, juifs et non juifs ne sont pas traités de la même façon pour des « raisons de sécurité ». Il pense que la situation est différente dans les territoires palestiniens qui connaissent, dit-il, « une situation d’occupation et non d’apartheid ». Mais Charbit passe sous silence la loi fondamentale de Juillet 2018 qui fait la distinction entre israéliens juifs et israéliens non juifs. Seuls les premiers ont des droits politiques communautaires et le droit à l’autodétermination nationale. Les seconds ont juste des droits individuels.[5]
Cette loi discriminatoire est portée, sur le plan politique, par la droite et l’extrême droite laïques ainsi que l’ultra - orthodoxie religieuse et messianique. L’un de leurs plus grands appuis et soutiens idéologiques est le philosophe américano-israélien Yoram Hazony. Il pense qu’Israël ne peut pas être à la foi un état démocratique universaliste et un état - nation juif. Auteur d’un livre intitulé « les vertus du nationalisme »[6], il est devenu très proche des néo-conservateurs américains et des ultra-nationalistes européens. Pour Hazony, le meilleur état est l’état national intégral, c’est-à-dire qui exerce une souveraineté entière sur ses territoires. Une alliance ou une solidarité avec des pays étrangers ne doit en rien réduire cette souveraineté. Selon Hazony, ce système trouve son référentiel dans l’Ancien Testament ( la Torah) et l’église protestante. L’autre système, qu’il combat et qu’il appelle impérialiste et libéral, est, selon lui, un héritage de l’empire romain, soutenu par l’église catholique. Il a prévalu après la seconde guerre mondiale et abouti à la création d’organismes internationaux tels que l’ONU et ses organisations, son Conseil de Sécurité, l’Union Européenne, le tribunal international pénal etc.. et à la mondialisation. Hazony, en tant que nationaliste intégral, ne reconnait pas les lois internationales et considèrent qu’elles ne peuvent, en aucun cas, être supérieures aux lois sacrées et aux lois nationales. Fidèle à ses idées, il défend vigoureusement le gouvernement actuel en Israël, l’ancien Président Trump et salue la sortie de l’Angleterre de l’Union Européenne.
Cette idéologie domine en Israël depuis plus de vingt ans et a favorisé l’arrivée au pouvoir des fondamentalistes messianiques[7] et le vote de la loi discriminatoire de 2018. Les palestiniens des territoires occupés forment une population indésirable, non reconnue[8], et qui ne bénéficient ni des droits de la citoyenneté, ni des droits de protection dus aux autochtones de territoires occupés. Comme ce que disait le président Carter, leur situation est pire que celle que connaissaient les noirs d’Afrique du Sud du temps de l’apartheid. En Cisjordanie, ils sont quotidiennement sous le joug de l’armée d’occupation et de colons de plus en plus armés, dont l’action belligérante est constamment protégée par cette armée.
Quant à Gaza, Sharon avait décidé de la quitter en 2006 pour se consacrer à la Cisjordanie et entraver les accords d’Oslo. Il avait fait évacuer les 21 colonies qui s’y étaient installées. En 2007, Israël, en accord avec l’Egypte, y impose un blocus sévère qui dure encore. Et depuis, les guerres israéliennes se multiplient contre la résistance palestinienne à Gaza. La dernière est celle de 2023 que vivent encore les habitants de Gaza et qui s’étend progressivement à la Cisjordanie.
Dans ces conditions, est-ce que la question que nous avons posée au début de cet article a encore un sens ? Est-ce que l’Etat d’Israël est un état d’apartheid ou non ?
Avant le génocide actuel que commet Israël à Gaza, Alain Gresh a publié en 2022, dans un dossier du Monde Diplomatique[9],un article intitulé De la colonisation à l’apartheid. Il y développe plusieurs arguments qui démontrent qu’il s’agit bien d’un Etat d’apartheid. Le premier argument est un article de la loi fondamentale de 2018 qui dit : « l’État considère le développement de la colonisation juive comme un objectif national et agira en vue d’encourager et de promouvoir ses initiatives et son renforcement ». Gresh rappelle à ce propos la définition de l’apartheid de la Cour pénale internationale :« un régime institutionnalisé d’oppression systématique et de domination d’un groupe racial sur tout autre groupe racial ». Un autre argument, très important, concerne les relations diplomatiques étroites qu’entretenaient Israël et l’Afrique du Sud entre 1948 et 1994. Cet argument est d’autant plus significatif que le Parti National sud - africain, qui était au pouvoir, était antisémite et pro - nazi. Mais le paradoxe n’est qu’apparent. Un universitaire israélien l’expliquait de cette façon : « On peut détester les juifs et aimer les Israéliens, parce que, quelque part, les Israéliens ne sont pas juifs. Les Israéliens sont des colons et des combattants, comme les Afrikaners. Ils sont durs et résistants. Ils savent comment dominer.»[10]. Les relations entre les deux pays se sont détériorées après la chute de l’apartheid en Afrique du Sud et l’avènement du régime démocratique instauré par Nelson Mandela.
La situation que décrivait Alain Gresh en 2022 est largement dépassée. Nous sommes en présence d’un génocide caractérisé, d’une destruction systématique de bâtiments et d’infrastructures civils et de la réduction de toute possibilité de vie humaine digne. Parler d’apartheid devient un euphémisme.
[1] « Palestine, paix non apartheid » traduction de Jean Paul Mourlon aux éditions de l’Archipel
[2] Cité par Eric Leser dans le Monde du 11 décembre 2006
[3] CF Amnesty International, rapport 2022/23 la situation des droits humains dans le monde pages 265-270
[4] Denis Charbit, Israël et ses paradoxes pages 245-260, Le Cavalier Bleu éditions
[5] Pour plus de détails, cf la loi fondamentale « Israël Etat-nation du peuple juif » adoptée par la Knesset le 19 juillet 2018.
[6] Yoram Hazony, les vertus du nationalisme paru en 2018 aux éditions J.C. Godefroy
[7] Les fondamentalistes messianiques croient à la terre promise et ne veulent en concéder aucune partie aux palestiniens qu’ils veulent faire émigrer dans des pays arabes.
[8] En accord avec le fameux slogan sioniste une terre sans peuple pour un peuple sans terre
[9] La Palestine assiégée, dossier du Monde Diplomatique, Septembre 2022
[10] Il s’agit de l’universitaire israélien Benjamin Beit-Hallahmi cité par Alain Gresh