Moi la Musulmane

"J'espère que vous, bons musulmans, vous unirez pour manifester contre cette barbarie, contre ces extrêmistes qui font si mal a l'islam" me dit un ami tout juste après avoir appris le drame horrible qui secoua la France ce 7 janvier 2015.

"J'espère que vous, bons musulmans, vous unirez pour manifester contre cette barbarie, contre ces extrêmistes qui font si mal a l'islam" me dit un ami tout juste après avoir appris le drame horrible qui secoua la France ce 7 janvier 2015.

Je m'interroge avant de lui répondre. Alors il y aurait un bon musulman et un mauvais musulman ? Un qu'on appelle modéré et l'autre extrêmiste ? Moi je dis qu'il n'y a que des humains et parmi eux des fanatiques. Oui il y en a. Je formule mon incompréhension à mon ami qui me répond " Tu sais bien les amalgames qu'il y a donc bon ...tu m'as compris". Non, je ne comprends toujours pas. Tu es mon ami, et pourtant tu t'adresses à moi en tant que musulmane. Ne suis je que cela ?

Voyons.

Avant même d'être musulmane je suis née femme, de parents marocains mais sur ce sol qui m'est cher: la France. J'ai grandi en France. Après des études dans un lycée classé ZEP dans une banlieue parisienne j'intègre ce qu'on appelle une khâgne où j'y apprends Flaubert, Camus, Nietzsche, Leibniz, Bergson, Sartre,et tant d'autres. J'y apprends Rousseau et Voltaire. J'y aime les valeurs et les Lumières. J'apprends la différence, la pluralité et la tolérance. J'y apprends l'élévation de l'esprit. Puis arrive la grande école de commerce où j'y rencontre une partie de l'élite de demain. Je me met à rêver. Je crois en la justice , à l'égalité, à la liberté pour tous. J'adhère même à un parti politique où mon amour des valeurs républicaines pourra s'exprimer. 

Je n'ai compris qu'ensuite que l'idéal est ce vers quoi nous devons tendre. Ce n'est jamais ce que nous avons réellement acquis. J'ai compris cela lors des manifestations de solidarité avec Gaza l'été 2014. J'ai constaté que la justice pouvait être multiple, vacillante, hésitante et parfois opportuniste. Une justice à deux temps. Que le jeune maghrébin, , marchant vers sa voiture avec un drapeau palestinien était un criminel et non pas un manifestant. J'y ai appris que le droit de manifester n'était pas acquis et que la voix de certains pouvait valoir plus que la mienne.J'y ai appris que quoique je fasse j'étais différente, parce que mon teint était plus foncé que d'autres ou parce que je ne mangeais pas de porc, que je ne buvais pas d'alcool. Mais est-ce si important ? Pourquoi devrais je me justifier de ce que je suis ou ce en quoi je crois, à l'école ou face à mon supérieur ? Pourquoi mon amie et mon frère, au lendemain de l'attentat à Charlie Hebdo me disent que leurs collègues chuchotent ou se taisent lorsqu'ils entrent au bureau ? Pourquoi un autre ami tenant un blog humoristique doit subir des commentaires racistes et islamophobes ? Et pourquoi me demande t-on de montrer ma désolidarisation plus qu'un ou qu'une autre face à ce qui est inhumain ? Parce que je dois comme une maman s'excuse du comportement turbulent de son fils m'excuser moi même de l'innomable commis par des fous qui n'ont de points en communs avec ma religion que les mots "Allahu Akbar" ? 

En fin de compte l'égalité est une lutte. De la machine à café d'où sortent quelques blagues racistes "pas méchantes" diront certains, en passant par les raccourcis faits par les médias et les politiques qui mêlent islam, banlieue, terrorisme, djihad...il faut combattre cette fénéantise des esprits, ce confort du bien connu, vaincre cette peur de l'Autre. Ce sont ces mêmes blagues, ces mêmes clichés, ces mots blessants devenus banals qui m'ont fait comprendre qu'aux yeux de beaucoup de gens, qu'avant d'être humaine, femme, française, citoyenne, républicaine, j'étais d'abord et surtout "la musulmane".

Alors je devrais rester avec "ma communauté" et nous devrions ensemble nous lamenter du sort fait aux musulmans de France. Je refuse. Tout d'abord car il n'y a pas une et une seule communauté musulmane mais des hommes, des femmes de France, porteurs d'intelligence, d'espoir, et d'ambitions. Identifier une communauté c'est faire honneur à ce qui nous divise plutôt qu'à ce qui nous rassemble. Parler d'une communauté c'est extraire plus de 6 millions d'êtres qui vivent, travaillent, aiment, rient et pleurent du reste de la société. Car il est plus facile de pointer du doigt nos différences, de regarder l'Autre que de se regarder soi même. Parce qu'il est plus facile de mépriser, d'avoir peur plutôt que d'apaiser, d'expliquer, en somme de tolérer. Parce qu'enfin il est plus facile d'haïr l'Autre, plus facile de le rejeter. Parce qu'il est plus facile de m'appeler la musulmane, lorsqu'en fait je ne suis, avant même de croire, que née sur le sol français.

"Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, ou nous allons mourir tous ensemble comme des idiots" disait Martin Luther King.  Non seulement vivons mais aimons nous comme des frères au sein de cette belle, plurielle, diverse et riche famille qu'est la France.

 

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