Kelkal, Merah, Kouachi..Ces grenades françaises que l’Islam radical dégoupille

Kelkal,  Merah, Kouachi..Ces grenades françaises que l’Islam radical dégoupille


Par Elyamine Settoul,  chercheur postdoctoral à l’Institut Européen de Florence. 


La récente tragédie qui a endeuillée la France en faisant 17 morts de toutes origines et confessions a une fois encore cristallisé les polémiques sur les irrémédiables spécificités qui caractériseraient la religion islamique. Pris dans le tourbillon d’une émotion bien compréhensible, chacun y va de son couplet et de son expertise pour décrypter le « problème musulman ». Dans les salons de la République, on questionne la compatibilité  entre Islam et république, Islam et laïcité, Islam et démocratie… L’islamologie de comptoir fait des émules et la coranisation des phénomènes sociaux fonctionne à plein régime. L’équation est simple, tel verset du Coran expliquerait tel acte de violence. D’autres moins précautionneux soulignent la dimension intrinsèquement sanguinaire de la deuxième religion de France. Invité dans l’émission d’une grande radio nationale le journaliste Philippe Tesson s’est ainsi fendu d’un très délicat « ce sont les musulmans qui amènent la merde en France aujourd’hui ». Par ses propos haineux, le chroniqueur fait, au passage, peu de cas des milliers de travailleurs qui se lèvent quotidiennement à l’aube pour justement nettoyer la merde (au sens propre) des lieux feutrés qu’il doit fréquenter. Plus répressifs, certains militent pour une déchéance systématique de nationalité des auteurs d’attentats sans jamais envisager une seconde que la France pourrait bien être leur seule et unique patrie. Au delà de ces réactions épidermiques et passionnelles, ce billet propose de revenir sur les parcours de quatre terroristes qui ont marqué les deux dernières décennies, Khaled Kelkal, Mohamed Merah et  les frères Kouachi. Il ne s’agit en aucun cas de mésestimer ici l’ignominie des actes perpétrés par ces individus mais plutôt de retracer des spirales existentielles où l’adhésion religieuse s’est souvent agrégée à une configuration personnelle sinon dramatique au moins problématique.

Ainsi et aussi étonnant que cela puisse paraître, Khaled Kelkal, l’auteur des attentats du RER Saint Michel de juillet 1995 est décrit comme un adolescent scolairement prometteur. C’est à la suite  de plusieurs vols qu’il atterrit dans la case prison  et prend une toute autre envergure. Incarcéré au milieu de cadres islamistes, il est repéré puis endoctriné. La trajectoire de Mohamed Merah, l’auteur des tueries de Toulouse et Montauban en février 2012 est ponctuée de placements en foyer, de séjours psychiatriques et d’une tentative de suicide. Les itinéraires sociaux des terroristes Saïd et Chérif Kouachi sont encore plus chaotiques. Une enfance misérable entre un père totalement absent et une mère qui se livre à la prostitution jusqu’à son suicide alors qu’elle était vraisemblablement enceinte. Une vie d’errance dans une cité abandonnée du 19ème arrondissement de Paris livrée aux squatteurs, aux SDF et, dixit les travailleurs sociaux, à des groupes de pédophiles. Comment ne pas noter les frappantes récurrences qui traversent toutes ces trajectoires ? L’absence de structure familiale,  une prise en charge sociale défaillante voire quasi-inexistante et pour les deux frères une misère affective abyssale. La religion n’est jamais la cause initiale, elle constitue toujours le catalyseur d’une tension et d’une frustration latente.  En filigrane de leurs parcours respectifs transparaît systématiquement une quête de reconnaissance, par l’école (Kelkal), l’armée (Merah), le rap ou encore le football (Kouachi). Preuve s’il en est qu’avant de commettre des actes monstrueux, ces jeunes ont, chacun à leur manière, exprimé une demande d’intégration. Après l’effroi, vient le temps des mesures politiques. Les débats se polarisent désormais sur les stratégies à adopter pour contrer des phénomènes de radicalisation dont la plupart des services de renseignements occidentaux n’avaient pas imaginé l’ampleur. En position de force, les partisans du tout sécuritaire préconisent le développement du parc carcéral, la massification des systèmes d’écoutes ou encore le vote de lois toujours plus liberticides. Or ces Patriot Act à la française sont vouées à l’échec et ne parviendront pas à assécher le phénomène s’ils ne s’accompagnent pas d’une profonde réflexion sur le vivre ensemble. Cette dernière passe notamment par un changement de logiciel sur les représentations collectives que renvoie cette jeunesse que d’aucuns considèrent encore comme trop visibles. Comprendre d’abord que les jeunes musulmans de France sont une partie intégrante du corps national et non une excroissance du monde musulman. Présents dans l’hexagone depuis parfois trois ou quatre générations, leur langue, leurs pratiques culturelles, leurs modes de consommation, leur manière de voir le monde sont fondamentalement françaises. Il faudrait également cesser d’évaluer le degré d’allégeance des citoyens à leur faciès ou à la longueur de la barbichette. La sociologie de nos armées le démontre, on peut être un fervent croyant musulman et se battre avec fierté sous les drapeaux français.

De même, le hiatus entre les musulmans de France et leurs représentants officiels, principalement le Conseil Français du Culte Musulman est à interroger par nos élites. L’immense majorité des français de confession musulmane n’accorde aucune crédibilité à des responsables religieux plus connectés aux enjeux diplomatiques de leur pays d’origine qu’aux thématiques de cohésion nationale. Si les dispositifs sécuritaires de surveillance sont évidemment à repenser et réadapter, ces derniers s’avèreront stériles s’ils ne se doublent pas en amont d’une politique de prévention et d’une réflexion sur les  véritables espaces de radicalisation en premier lieu desquels figurent les prisons, la toile internet et les zones de très grande précarité sociale. En bref, de cesser de faire de la politique à l’égard des pauvres, la plus pauvre des politiques. Seule cette approche plurielle est susceptible de désamorcer des jeunes qui représentent de véritables bombes à retardement et que le contexte de crise actuel n’a, hélas,   pas fini de produire.

 

 

 Billet rédigé par Elyamine Settoul dont la thèse  doctorale réalisée au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales analyse le phénomène de l’engagement des militaires issus de l’immigration. Ses champs d’intérêt incluent la sociologie militaire, la sociologie de l’immigration, le transnationalisme et l’aire arabo-musulmane. Il a été doctorant invité au département de Sociologie de l’Université d’Oxford. Ses publications concernent les transformations sociologiques des armées françaises, les processus de diversification ainsi que les phénomènes de discrimination. Il a été lauréat de la Fondation Émilie du Chatelet auprès de l’Institut national d’études démographiques (INED) et est actuellement Jean Monnet fellow au Robert Schuman Centre For Advanced Studies de Florence où il travaille dans le cadre du programme de recherche européen ReligioWest.

 

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