Dis-moi… Céline

Le nouvel antisémitisme : de la judéophobie masquée à l’islamophobie revendiquée

L’antisémitisme a la peau dure. Il y a quelques mois, la tentative d’Antoine Gallimard de publier les pamphlets haineux de Céline est symptomatique d’une société encore hantée par son passé xénophobe.

Elle s’inscrit dans un conteste qui n’est pas anodin : partout en Europe, la poussée des partis populistes se fait sentir, y compris en Amérique avec l’élection de Trump.

L’antisémitisme ainsi que toutes les autres formes de racisme sont le corolaire, en réalité, de la crise engendrée par le libéralisme triomphant à l’échelle mondiale.

En France, le curseur de l’antisémitisme classique s’est légèrement déporté pour cibler une autre catégorie de la population : la judéophobie qui l’animait s’est muée en islamophobie.

Les musulmans français occupent désormais la place des juifs dans le rôle de boucs émissaires tout désignés par le doigt accusateur des démagogues en tout genre, qu’ils viennent de l’extrême droite ou de la droite classique, en passant par la gauche caviar.  

En janvier 2018, la mort de Daniel Lindenberg, historien des idées et philosophe, nous a rappelé la sonnette d’alarme qu’il avait lancée à travers son livre[1] Le Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires, publié en 2002 et dans lequel il y dénonce les dérives droitières d’intellectuels tels que Finkielkraut et Taguieff.

Cela est tellement vrai que ces derniers n’ont rien eu à redire lorsque Zemmour, à l’occasion de la publication de son livre, Le Suicide français, affirmait sur les plateaux de télévision que le maréchal Pétain avait sauvé 95 % des Juifs de France ; et d’expliquer sur une autre chaîne[2], par des sous-entendus et sans rougir, que les victimes juives du Vel’ d’Hiv étaient un poids économique pour la France de l’époque.

Peut-être que son islamophobie notoire et délirante lui a permis de trouver grâce aux yeux de ces intellectuels faussaires[3] qui, pour cette unique raison, ont considéré son livre globalement acceptable.

L’islamophobie de Zemmour est aussi abjecte que la judéophobie de Céline. On peut donc mettre l’un et l’autre dans le même panier à crabes.

Cependant, s’ils se distinguent des nouveaux réactionnaires par leur langage cru, Céline et Zemmour ne peuvent être dissociés d’un ensemble idéologique dans lequel ils ne sont que la forme accentuée d’un phénomène politique communautaire touchant une couche sociale particulière de penseurs, représentés in fine par les intellectuels que dénonce Lindenberg. Des mercenaires de la plume qui creusent eux-mêmes le lit du fascisme et de l’antisémitisme par leur dérive droitière et sioniste, en amalgamant par exemple critique d’Israël avec antisémitisme.

Tous ces écrits d’un autre âge, toutes ces déclarations, toutes ces publications ou tentatives de publications s’inscrivent dans le même contexte économique, social et politique international à travers lequel résonnent les envolées fanatiques d’un président américain à l’encontre de l’Afrique et de l’Amérique latine qu’il traite, haut et fort, de « pays de merde ».

Nous assistons-là, non pas à une simple faillite mais à un naufrage absolu des intellectuels officiels de la République.

Et ce n’est pas le mea-culpa de monsieur Antoine Gallimard qui changera quoi que ce soit. L’éditeur a même prononcé ces deux phrases absurdes de contradiction : « les pamphlets de Céline appartiennent à l’histoire de l’antisémitisme français le plus infâme. Mais les condamner à la censure fait obstacle à la pleine mise en lumière de leurs racines… ».

Les racines de l’antisémitisme, on les connait déjà.

Au nom de quoi faudrait-il publier ces pamphlets orduriers, si ce n’est pour alimenter la propagande raciste, en prenant le risque de leur donner de l’importance dans le but inavouable de vendre du papier.

En outre, on a toujours enseigné aux plus jeunes que tout ce qui va à l’encontre de nos valeurs doit appartenir, non pas à l’histoire mais à ses oubliettes.

C’est forcément le sort qui sera réservé aux nouveaux réactionnaires qui se pavanent à longueur de temps sur les chaînes publiques et privées.

Par ailleurs, Gallimard, n’ayant pas apprécié la fronde suscitée par son projet Céline, a rabattu sa rage vers les Français de confession musulmane qu’il accuse d’antisémitisme et a le culot, dans la même phrase, de leur reprocher de ne pas s’intéresser à son auteur fétiche : « Aujourd’hui, dit-il pour se justifier, l’antisémitisme n’est plus du côté des chrétiens mais des musulmans, et ils ne vont pas lire des textes de Céline. »

C’est à se demander si l’éditeur a toute sa raison. Cela dit, reconnaissons-lui au moins une chose : il n’a pas tort lorsqu’il dit que nous ne lisons pas Céline… ni même Zemmour d’ailleurs.

Ces deux personnages ont en commun d’être haineux et racistes.

Le premier était animé par une judéophobie débridée et le second l’est par une islamophobie exaltée.

Si monsieur Gallimard voulait réellement faire connaître Céline l’écrivain, pourquoi n’a-t-il pas proposé de rééditer Voyage au bout de la nuit, et non les pamphlets racistes et orduriers de son auteur préféré ?

Céline hier, Zemmour aujourd’hui, tous deux s’attaquent à deux communautés sémites distinctes.

On peut donc raisonnablement penser que – à l’instar de Zemmour, des nouveaux réactionnaires et des intellectuels faussaires (qui sont en fait les mêmes) – M. Gallimard est animé d’une nouvelle forme d’antisémitisme dont la haine est orientée vers les musulmans qui, désormais, occupent la place des juifs dans le cœur des antisémites.

 

[1]. Daniel Lidenberg, Le Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires, éditions du Seuil.

[2]. CNEWS ex-itele, Ça se dispute, saison 11, épisode 7.

[3]. Dans la même fange, il y a « les intellectuels faussaires ». C’est ainsi que les nomme Pascal Boniface, fondateur et directeur de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques). Dans un de ses ouvrages, il dénonce une autre dérive de ces nouveaux réactionnaires qu’il nomme : « les intellectuels faussaires », des experts médiatiques en mensonge et porte-parole d’un système médiatique conformiste et dogmatique. Pascal Boniface, Les Intellectuels faussaires », publié chez Jean-Claude Gawsewitch (Paris).

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