François De Closets: mise au point avec le front national et les élites de la politique.

 

En quoi Le Pen a-t-il joué le jeu de Mitterrand ?

Quand il lance des propos antisémites qui le rendent infréquentable, Le Pen sait parfaitement ce qu’il fait. Il sait qu’après cela personne ne voudra s’allier avec lui. Délibérément, il les dit quand même. La gauche et lui, au fond, s’entendent comme larrons en foire. C’est une chose de vouloir faire reculer le FN, ce qui est mon obsession. C’en est une autre de vouloir faire gagner la gauche. Quand vous décidez que toute position de droite est une position lepéniste, vous n’essayez pas de faire reculer le FN, vous essayez de faire gagner la gauche. Et pendant ce temps-là, toute une frange de la population était en train de perdre pied, d’autant qu’arrivaient la crise économique, la mondialisation et les transformations de la société française. Soit toute une France à la disposition du FN. La « France périphérique », qu’on découvre aujourd’hui dans les livres de Christophe Guilluy, existe dès cette époque.

Il y a eu du mépris de la part des élites ?

Bien sûr ! Dès lors qu’on avait décidé qu’étaient racistes des gens qui refusaient la cohabitation multiethnique voire multiculturelle, il y avait un mépris pour cette population. Laurent Bouvet le dit dans L’insécurité culturelle : pendant trente ans, on n’a pas vu cette France précaire. Pour la gauche, pour les bobos, seules les minorités homosexuelles ou ethniques étaient intéressantes. De quoi les autres pouvaient-ils bien se plaindre ? C’est fascinant de penser que toute une génération de chercheurs, dont le métier était d’observer la société française, a pu par aveuglement idéologique ne pas voir cette France en danger de lepénisation.

De même que certains ne voulaient pas admettre que d’anciens électeurs de gauche puissent voter FN ?

Dès les années 1990, on voit des ouvriers voter pour le FN, et le FN amorcer un petit virage social. C’est un parti caméléon qui prospère sur les colères, les mécontentements, les peurs. Le FN a senti monter cette irritation face à l’immigration dans les classes les plus populaires. Là encore, faut-il que la gauche se soit coupée de ses racines populaires ! On sait que la xénophobie est une constante de l’histoire populaire. Les ouvriers ont toujours vu dans les travailleurs étrangers l’armée de réserve du capital que les patrons font venir pour s’opposer à leurs revendications. Les gens de gauche, les bobos ne savaient plus tout cela. Seuls les communistes le savaient encore.

En 2007, Nicolas Sarkozy réussit à capter une partie de cet électorat…

Nicolas Sarkozy comprend cela et reprend un certain nombre de thèmes comme l’identité et la fierté nationales. Il fait reculer très nettement le FN en 2007.  Et que voit-on ?Alors que les adversaires du FN auraient dû clamer leur joie, ils accusent Sarkozy d’être devenu Le Pen. On voit alors toute la classe intellectuelle se draper dans sa dignité et refuser de parler de l’identité nationale. L’intelligentsia bobo de gauche s’est fait un plaisir de déconstruire l’identité nationale depuis trente ans, car elle n’a pas besoin de la France.

Pourquoi ?

Quand vous êtes en haut, bien installé, avec un statut reconnu, le fait d’être français n’apporte pas grand-chose et vous pouvez, par jeu intellectuel, vous dire post-national ou européen. La France n’est plus alors que votre province de naissance. Mais quand vous êtes au bas de l’échelle, pauvre, précaire, il vous reste toujours votre pays. Celui qui est précaire et qui se sent menacé, il n’est rassuré que par son village. Et au-delà de son village, il y a la France. L’identité nationale, ça n’a pas du tout la même signification pour un bourgeois ou pour un prolétaire.

Si vous étiez en face de Marine Le Pen pour parler de son programme, que lui diriez-vous ?

Je m’abstiendrais d’abord de toute posture hystérique ou moralisante. L’habileté de Marine Le Pen est d’avoir centré son programme sur l’économique et le social, qui se prêtent mal à la diabolisation. Je lui dirais qu’elle fait croire aux Français que tous leurs problèmes viennent de l’extérieur, et que la France va mal parce qu’on n’a pas laissé la déesse Nation les protéger. Je lui dirais que le plus grand scandale économique, c’est la crise du BTP et du logement, et que la concurrence chinoise et européenne n’en est pas responsable. Je lui dirais que la cause des faiblesses de la France est à 80 % française, et que ce sont les Français qui devront faire un effort pour s’en sortir. Ce sera dur mais on s’en sortira. Je lui demanderais où elle trouve des ressources pour diminuer les dépenses, puisqu’elle ne veut pas toucher aux fonctionnaires. Je lui dirais que si on veut réduire l’immigration, ça commence par coûter très cher.

Et sur la sortie de l’euro ?

Le slogan « On sort de l’euro », c’est comme « mon ennemi, c’est la finance » de Hollande. C’est le degré zéro de la politique, c’est un pur slogan. On peut très bien débattre du programme de Marine Le Pen et montrer que son application conduirait au désastre en six mois, et que la France mettrait dix ans à se rétablir. Le vrai danger pour la France, ce n’est pas l’instauration d’un régime fasciste. Pas une seconde la France n’a été menacée de cela. Le FN était peu fréquentable, mais pas dangereux puisqu’il ne risquait pas d’arriver au pouvoir.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, c’est le contraire. Il est beaucoup plus dangereux, et c’est clair depuis que Marine Le Pen en est la présidente : on ne peut plus écarter totalement l’idée que le FN arrive au pouvoir. On est passé d’un danger fantasmatique à un danger terrible et très réel de voir arriver au pouvoir une équipe qui, sur le plan économique, social et financier, entraînerait la France dans un trou noir dont elle mettrait dix ans à se sortir.


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