Travailler le dimanche, c’est bon pour les autres!

La tromperie dans les arguments de personnages publics qui sont pour le travail le dimanche, mais malheureusement aussi la faiblesse de ceux qui sont contre, entraîne un certain déséquilibre dans l’opinion française en faveur du travail dominical. Les gens se rendent-ils vraiment compte de ce que cela implique pour les personnes concernées. Témoignage du mari d’une caissière travaillant dans une zone touristique.

J’écris ici mon premier billet de blog car j’éprouve un certain agacement ainsi qu’une grande inquiétude concernant ce débat sur le travail le dimanche dans cette période de chômage de masse qui déforme la logique des règles du travail. Des vies de famille vont être fracturées par les nouvelles dispositions prises dans cette loi « catalogue d'hiver Macron » et peu de gens semblent s’en rendre compte. Je reprends donc les arguments des hommes politiques que j’ai entendus fréquemment dans les médias et qui, comme très souvent, semblent plus tenir d’une politique du sondage et de posture que de l’intérêt général.

Faîtes ce que je dis, pas ce que je fais.

En parlant de sondage, prenons celui de décembre 2014 qui indique que 62% des français sont pour le travail le dimanche mais que dans le même temps, 60% ne veulent pas le travailler. Ben oui, c’est super et c’est plus vivant et pratique avec les boutiques ouvertes le dimanche mais il faut bien des gens pour les faire tourner, « ah oui mais pas nous !». D’ailleurs, qui sont donc ces 20% de courageuses personnes qui sont prêtes à faire travailler les autres le dimanche mais pas d'y travailler elles-mêmes ? Les pires d’entre tous, ils n’assument même pas… J’ai même vu un sondage qui disait que 59% des Français considéraient que le travail dominical constituait une avancée sociale ! Surréaliste. Alors il faut croire que la loi imposant la fin du travail le dimanche au début du 20e siècle était une régression sociale à l'époque.

Que des volontaires pour travailler le dimanche, à d’autres !

On pourrait se dire que de travailler au maximum 12 dimanches sur 52 dans l’année (les fameux « dimanche du maire »), ce n’est pas bien grave, et puis c’est payé double donc il y aura des volontaires en quantité. D’après les témoignages, ce seront pour la plupart des étudiants ou des personnes célibataires qui n’ont pas encore de vie de famille « stable ». Oui mais ces volontaires seront-ils assez nombreux pour faire tourner à eux seuls un supermarché ? J’en doute fort, ce qui veut dire que d’autres seront bien obligés de suivre malgré tout. En plus, il y aura forcément ceux occupant des postes à responsabilité qui sont indispensables à l’ouverture de magasins. Imaginez si vous refusez de venir travailler le dimanche, vous vous mettrez votre responsable à dos (celui qui est obligé d’y aller) et il vous change votre planning. Eh oui, au supermarché, on peut vous changer les horaires n’importe quand, moyennant un préavis de 2 semaines, à la tête du client si je peux dire. Enfin, imaginez-vous à l’embauche, on vous demande si vous êtes prêts à travailler le dimanche, vous répondez oui, vous avez le job, vous répondez non….c’est du volontariat ça ? Comment contrôler les dérives qui sont déjà si nombreuses dans le secteur des grands magasins ?

Des emplois du temps déjà invivables !

D’après mon expérience, les plannings des supermarchés ne sont pas forcément très accommodants avec une vie de famille (voir même une vie tout simplement). Ma femme par exemple travaille tous les jours, à part le dimanche et le lundi , jusqu’à 21h, le temps de rentrer, elle est rarement à la maison avant 21h30. Elle a pourtant beaucoup de chance par rapport à d’autres collègues qui n’ont même pas la chance d’avoir 2 jours de repos consécutifs. Il y en a même dont le seul jour de repos de la semaine est le dimanche alors qu’ils sont à temps partiel ! Croyez-vous que ces gens-là veulent travailler toute la semaine ET le dimanche ? En plus, lorsqu’on vous propose un dimanche et que vous décidez de le prendre pour vous faire un bon billet en plus sur le salaire à la fin du mois, ce n’est même pas forcément pour une journée entière. On vous donne 3-4 heures, allez savoir pourquoi, le temps de vous préparer d’aller au travail et de rentrer, votre journée est passée mais vous n’avez gagné qu’une trentaine d’euros en plus de ce que vous auriez gagné un jour de semaine.

Le problème de la paie et de la représentation

Dans la plupart des cas, le gain d’argent supplémentaire l’emporte sur le repos, les loisirs et/ou la vie de famille, et c’est bien triste d’en arriver là. Si on payait mieux, personne dans les magasins ne voudraient travailler le dimanche, mais c’est une autre histoire. Par ailleurs, dans les zones où le travail le dimanche est généralisé (ou le sera), les employés ne seront même plus sûrs d’être payé double grâce à Mr Macron, belle avancée cette loi ! En effet, une majoration salariale de 30% (au lieu de 100%) ne sera obligatoire que pour les commerces alimentaires de plus de 400m². Quand aux accords de branche ou d’entreprise qui seront négociés entre salariés et employeurs pour définir les dimanches devant être travaillés (en plus des « dimanches du maire »), ainsi que les compensations salariales, laissez-moi être pessimiste. En effet, le renouvellement du personnel (rare sont ceux qui reste plus d’un an), les plannings qui ne permettent que de croiser ses collègues mais pas de créer des liens et l’éclatement géographique des boutiques d’une même enseigne ne sont pas propices à un rapport de force équilibré lors de négociation.

Les dimanches ne sont pas rentables

Enfin, à la classe politique qui parle de création d’emplois importante, d’opportunités perdues de dépenser l’argent etc…. je pense que l’article de Martine Orange publié en novembre sur médiapart démonte très bien ces arguments fallacieux, chiffres à l’appui. J’ajouterai juste que si vous passez dans certains supermarchés le dimanche, il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour s’apercevoir que ça ne doit pas être très rentable d’autant plus avec des salaires doublés (pour l’instant en tout cas). Je précise que ce n’est pas le cas dans toutes les enseignes. Et il y a bien sûr des cas particuliers et des zones très touristiques où les dimanches peuvent être rentables et je ne parle pas de tous les métiers où on doit travailler le dimanche comme dans la santé ou les transports. Mais lorsque j’entends Manuel Valls dire qu’un touriste chinois ne pouvant pas faire ces achats de luxe le dimanche à Paris irait à Londres à la place, je boue. Première chose, il y a déjà beaucoup de commerces ouverts le dimanche à Paris. Deuxième chose, si des touristes viennent à Paris c’est peut-être aussi pour autre chose que le shopping et s’ils veulent en faire, ils peuvent souffrir un jour d’attente ou se déplacer jusqu'aux Champs-Elysées par exemple. Mais c’est vrai que certains doivent être tellement pressés de dépenser tous leur argent qu’ils doivent préférer faire l’aller-retour Paris-Londres dans la journée plutôt que de se promener....

En résumé, cette nouvelle disposition sur le travail le dimanche va écorcher la vie de famille de personnes vivant déjà de manière précaire puisqu’elles sont payées au SMIC souvent à temps partiel, avec des horaires parfois difficiles qui peuvent varier au gré des responsables. Merci au parti socialiste d’avoir encore fait ce que la droite n’aurait pas osé, l’ironie étant que l’UMP n’aurait même pas voté cette loi qu’elle aurait elle-même pu écrire si elle était dans une majorité. Elle est belle la démocratie et la Franc,e ou chacun veut appliquer aux autres ce qu’il ne s’appliquerait pas à lui-même.

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