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Billet de blog 19 novembre 2019

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Ce 16 novembre

Pour la deuxième fois depuis le début du mouvement des gilets jaunes, j'ai décidé d'emprunter le chemin de la capitale pour exercer mon droit de manifester. Ils m'en ont empêché.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce 16 novembre, je me lève aux aurores. Je quitte ma province, comme ils disent, pour rejoindre "la plus belle ville du monde" dans la matinée. Malgré la répression et l'incompréhension du 21 septembre dernier, j'ai l'impression que cette fois-ci encore, je dois être là. C'est le cas d'un grand nombre de français.

Ce 16 novembre, nous sommes quatre à sortir de la voiture garée au sud de la ville, après avoir passé deux barrages de police et de gendarmerie. Le ton est donné. D'après nos informations, le rassemblement; LÉGAL, est prévu à 10h à la Place d'Italie pour un départ de manifestation; LÉGALE, à 14h. Un autre rassemblement semble être d'actualité à Champerret. Nous décidons de suivre les indications pour nous rendre au quartier Salpêtrière. Ce nom m'est tristement familier.

Ce 16 novembre, nous filons via les dédales souterrains pour rejoindre Nationale, et pour profiter un peu du quartier et de son marché. L'ambiance est bon enfant, et les effluves de poisson, fromage ou bricks au poulet, effleurent nos nasaux. Pourtant, une odeur bien plus nauséabonde vient saupoudrer les alentours. Une odeur de répression. Ah ! Une fois qu'on y a goûté, on ne peut pas l'oublier. Effectivement, sur les hauteurs du Boulevard Vincent Auriol, une épaisse fumée grisonnante façonne le ciel déjà bien triste. Les sirènes prennent peu à peu le dessus sur le brouhaha du quartier et les camions blanchâtres, par dizaines, affluent vers la Place. Déjà ?

Ce 16 novembre, j'arrive en plein carnage. Les pavés volent, la police charge, les gaz pleuvent.

"Vite, derrière les abris bus ! C'est pour éviter les LBD ou les grenades !"

A partir de ce moment-là, j'ose me demander comment nous en sommes arrivés là. Je suis parti manifester, je me retrouve masqué, caché derrière une vitre ou un arbre. Je ne suis là que depuis 15 minutes. Ce que je vois, c'est une guerre explicite entre la police et le peuple. Les manifestations, aujourd'hui, ne ressemblent plus qu'à ce triste paysage. Une haine sans précédent est née depuis quelques années, et elle s'est transformée en une colère noire qui ne cesse de grandir. Je ne déteste pas la police; sauf celle que je vois commettre des exactions, et je ne cautionne pas la violence. Mais l'état français, aujourd'hui, est la violence.

Ce 16 novembre, j'ai dû parcourir 22 km en quelques heures dans les rues de Paris pour pouvoir exercer mon droit de manifester. Pourquoi ? Car je n'ai pas pu manifester librement. J'ai vu un préfet interdire une manifestation alors que la Place, d'ailleurs remplie "d'armes par destination", était noire de monde. J'ai vu ces brutes bleutées fracasser des passants, des badauds, des journalistes, des jeunes, des vieux, des femmes. J'ai fui la police, j'ai été nassé, j'ai craché mes poumons, j'ai pleuré à chaudes larmes. J'ai vu les chaînes d'infos nous ridiculiser systématiquement. J'ai été traité de casseur alors qu'à l'autre bout du monde, j'aurais eu la chance d'être nommé "militant pro-démocratie". J'ai été humilié.

Et aujourd'hui, je pleure encore. Je pleure notre démocratie laminée, ici, et partout dans le monde. Mais je suis surtout en colère. Cette colère grandit depuis le 17 novembre dernier, mais je parviens difficilement à la contenir. Cette colère contre ce système corrompu, répressif, injuste, est indélébile. Rien n'a été fait pour l'effacer.

Ce 16 novembre, pourtant, j'ai vu de très belles choses que je ne pourrais jamais oublier. J'ai vu une fraternisation, j'ai discuté avec des gens de toute la France, j'ai rigolé. J'ai pu voir des gens forts ensemble, un peuple uni, des sourires au milieu des "joyeux anniversaire" ici et là. J'ai vu une partie de la France soudée, réunifiée, qui ne croit plus aux sordides manipulations et aux divisions. J'ai aidé, et j'ai été aidé à surmonter les épreuves, les nasses, les charges de la BAC, les gazages... des images de guerre.

Ce sont ces images-là que je souhaite garder, et ce sont ces images-là que je souhaite véhiculer.

Ce 19 novembre, j'ai décidé, modestement, d'exprimer mes ressentis et ma colère. Je veux que les gens comprennent. Nous ne sommes pas des brutes. Nous ne sommes pas des pleutres. Nous ne sommes pas des gueux. Nous sommes des français qui veulent vivre décemment, dans un monde équitable. Mais il s'effondre, socialement, écologiquement, et économiquement.

Nous sommes à bout. Mais nous sommes nombreux.

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