Nous le savons, le président Macron est le diplomate en chef, celui de qui partent toutes les impulsions quand elles ne sont pas déléguées à sa cellule diplomatique et ses envoyés ad hoc. Les administrations sont souvent à peine informées de leurs initiatives. En un appel trumpien avant l’heure, il a voulu casser « l’État profond » du Quai d’Orsay qui lui résistait avec ses soi-disant connaissances, ainsi qu’il l’a publiquement déclaré, et ouvrir à toute la fonction publique l’accès aux métiers diplomatiques, à l’étranger comme en France. Même si c’est cosmétique, le nombre de mobilités réelles entre administrations étant faible. Tout le monde peut être diplomate ou agent diplomatique ou consulaire, ces diplomates de profession étant après tout des agents subalternes appliquant les instructions de l’Élysée. Interchangeables facilement mais au sein desquels on ne doit avoir que des affidés ou des petits facteurs. Des organisateurs de visite, des conservateurs, des empêcheurs d’agir, des « statistes » souvent comme on le dit avec dédain.
Cette déconstruction de l’appareil diplomatique français est à l’image des impulsions de politique étrangère qui ont été données depuis 2017. Il serait en effet aveugle ou partisan de ne pas mettre en regard cette évolution de la diplomatie française depuis cette année-là et la perte spectaculaire tant elle est rapide de beaucoup des attributs de ce qui faisait la puissance française. L’influence molle, le goût pour la langue, les arts français, le débat d’idées, le droit, tout ce qui faisait l’universalisme de notre politique. En plus d’une armée qui était réputée petite mais experte. Le mou pavait la voie pour l’influence dure. Tentons un bilan des actions de cette diplomatie de la chantilly. Voyons en une brève synthèse comment le gâteau de l’influence française a été mangé en peu de temps et comment on se cherche des causes optionnelles, éloignées de ce qui fait la réalité des relations interétatiques. Sans comprendre qu’on est soi-même à l’origine de la perte du gâteau. Car on a une conception des relations internationales frappée au sceau de convictions qui n’y trouvent pas leur place. Et on se cherche un espace où exprimer la puissance française alors qu’on l’a mise à bas. Sur les quelques causes impliquant des rapports étatiques, dans cet espace de frictions stratégiques imposées par des pouvoirs désinhibés aux mains d’individualités agressives, depuis les Etats-Unis jusqu’au conflit ukrainien en passant par le Proche-Orient, on brandit des instruments de pacotille. Comme un marchand de foire cherche à attirer le chaland, sans moyen d’action réel. Le veut-on ou l’essentiel est-il dans la posture ? De celle de celui qui veut être « craint », comme le chef de l’État français et maintenant ses collaborateurs le réclament à renfort de moues expressives.
Commençons par l’Algérie devenue une tarte à la crème des relations extérieures. C’était une noble et belle cause du candidat Macron en 2017 que de vouloir clore cette dette mémorielle qui encombre les esprits en France aussi bien qu’en Algérie. Mais le plus grand pays d’Afrique comme on se plaît à le répéter par « algérianité » a d’autres horizons que cette seule France. S’est-on seulement demandé ce qu’est le sentiment national algérien ? Avec la remise du rapport Stora, on s’est empressé de s’attaquer à l’establishment devant un parterre de jeunes de France nécessairement réceptif puis on a défendu les mouvements de jeunesse en Algérie. Des ingérences dans la politique intérieure qu’on n’aurait pas tolérées chez soi. On connaît le résultat d’étape de ce processus de rapprochement franco-algérien. D’ailleurs, quel rôle l’Algérie a-t-elle joué dans l’éviction des armées françaises du Sahel ? L’Algérie qui a des relations turbulentes avec tous ses voisins a intercepté à l’été un drone malien à 1,6 km de la frontière entre les deux pays, disent les autorités algériennes. Cette frontière si poreuse, où nous n’avons pu traquer les bandes armées salafistes pendant toutes ces années ? Puisque ce n’est pas un hoax, ont-elles joué toutes ces années contre nous autour des « trois frontières » ?
Dans ces pays du Sahel, le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Tchad, où nos positions sont tombées comme des dominos, nous avons aussi affronté les opinions publiques et, parfois, la rumeur dans ses traits africains. Le président Macron a fait un grand discours à Ouagadougou, mobilisant les jeunes pour le développement de l’Afrique dans un amphithéâtre, dissertant avec le brio qu’on lui connaissait. Et traitant son homologue comme un subalterne dont on se moque devant ce parterre d’étudiants (« il est parti réparer la clim »…). Le résultat fut désastreux. Au Tchad, pour sauver les derniers meubles qui restaient à l’armée française au Sahel après les défections malienne et nigérienne, le président français était le seul chef d’État étranger présent. Ça n’a rien aidé, les Français étant accusés localement d’inaction face à Boko Aram, donc devenus inutiles face aux nouvelles menaces. A Kinshasa, le président s’est aussi posé en donneur de leçons, au Liban il a voulu faire appel au peuple par-dessus les responsables politiques pour redresser et unifier le pays. Après une catastrophe naturelle, il s’est adressé au peuple marocain en faisant fi de l’autorité du roi. Depuis Addis Abeba, il a donné ses solutions infaillibles pour le Soudan. En Europe, pour ne citer l’exemple que d’un seul État, nous avons dilué la relation franco-allemande en multipliant les partenariats d’amitié (avec l’Italie, la Pologne) et en malmenant le traité fondateur de l’Élysée au point de le rénover. Il était crucial pour les Allemands, nous voulions le rajeunir. Cosmétiquement puisque la relation est froide et faite d’incompréhensions, le première visite au rang protocolaire de visite d’État ayant eu lieu en 2024.
A chaque fois, bien sûr, quand on est en déplacement, on ne reste que quelques heures sur place. Et puis on laisse les locaux s’occuper de la mise en œuvre des prescriptions présidentielles. Le pouvoir est individualisé et, en fait, hermétique aux conseils experts. Il est craint dans la hiérarchie administrative. On se livre à des embrassades exubérantes, avec des chefs d’État de tous poils, comme on serait un type cool. Mais on réserve ses effusions à ses pairs la plupart du temps, dans une gestuelle du pouvoir mise en scène. Lula en a été esbaudi. Ou bien nous, citoyens, ne comprenons-nous rien et s’agit-il en fait de personnalités qui s’expriment, dans leur entièrement "attachante", collante en tout cas avec leurs couvertures médiatiques ? Ou d’un air du temps ?
La liste est longue et elle pourrait être complétée, de ces coups portés à nos relations bilatérales. Et, qu’il s’agisse d’une posture ou non, la parole officielle affirme haut et fort qu’ils l’ont été sciemment. Souvent au nom de principes qui se résument à : promouvoir les « sociétés civiles », les jeunesses, les « pépites » parmi elles, les collectivités territoriales, les diasporas. Des politiques publiques à impact…de politique intérieure et vues à ce prisme nombriliste. Alors, en plus de quelques visites sur des terres peu fréquentées par les dirigeants français (« hors champ » en Afrique, Mongolie, Papouasie Nouvelle Guinée, Vanuatu, etc), on s’est lancé dans une politique « des sommets » qui a permis à Jean-Noël Barrot d’affirmer à l’Assemblée nationale que la France avait été au centre du monde en 2024. Car nous avons… organisé beaucoup de réunions. Trois conférences humanitaires pour le Liban, par exemple, avec des promesses de dons ou prêts dont on ne sait ce qu’elles sont devenues. En revanche, quand l’identité même du Liban est mise en question, comme c’est le cas en ce moment, nos autorités paraissent bien impuissantes, sauf à jouer du jeu politique tricéphale libanais pour tenter de pousser ses pions. Quels seraient-ils ? Basiquement, être « aux côtés du Liban », à sa « disposition » : « Nous n’abandonnerons pas le Liban » (propos récents de l’ambassadeur français sur place). Quel est l’impact de ces propos, sinon uniquement rhétoriques ?
Oui on s’est aussi lancé dans l’organisation de réunions multilatérales à impact mondial. Citons pêle-mêle pour la planète le One Planet Summit, pour la paix le Forum de Paris pour la paix, pour la nature le Congrès mondial de la nature, pour les femmes le Forum Génération Égalité, pour l’intelligence artificielle plus récemment. On a accueilli un sommet sur les océans où les grands acteurs étaient en retrait. Les grands partenaires sont au mieux indifférents. L’actualité se fait ailleurs, les rapports de force entre puissance aussi, les champs de croissance pareillement.
On a organisé un Nouveau sommet Afrique-France en 2021 qui se voulait innovant, décoiffant par son audace à miser sur les jeunesses et les sociétés civiles africaines. Pour être décoiffant, il l’a été puisqu’il a été le dernier sommet Afrique-France à ce jour tant il a contribué à dégrader la relation avec les partenaires du continent. Le seul chef d’État présent ce jour-là à Montpellier était le nigérien Issoufou présenté comme un modèle de transition démocratique pacifique du pouvoir. Avant qu’il soit impliqué dans le coup d’État qui conduira à l’éviction de la France du pays, ambassade comprise. Dans des conditions désolantes tant cette diplomatie pilotée par un seul s’est montrée inhabile.
Sur le sujet récemment mis sur la table de la reconnaissance d’un État de Palestine, s’est-on demandé quel objectif on poursuit ? Lancer une dynamique ? Mais des dizaines et des dizaines d’État ont déjà reconnu un État de Palestine, quand il avait encore quelques attributs (une souveraineté, un territoire, une population). Et le sujet est aussi éventé que celui du respect du droit international par Israël depuis 1948 ou celui encore de la réforme du Conseil de sécurité. Sans perspective concrète identifiée. Nous inventons une baudruche juridique sur un territoire coupé en deux et exsangue…Établir une gouvernance opérationnelle sur un territoire viable, faire société entre Palestiniens, réparer les âmes de plusieurs générations ? Créer une démocratie occidentale entre clans palestiniens ? Développer une économie ? Rien de tel n’est atteignable par le geste bilatéral et symbolique d’une reconnaissance d’un État inexistant sur une terre saccagée. Tant pis, l’idée est presque aussi baroque que celle d’une coalition contre le Hamas sur le modèle de celle contre l’État islamique, autre proposition présidentielle. On fait de la politique intérieure à l’étranger, avec une forme d’incapacité à comprendre l’altérité et à s’y confronter en atteignant des objectifs. Rationnels et à impact national bien sûr. De politique extérieure donc. Même Hubert Védrine, dans son âge, rapporte qu’il aurait été « déshonorant » de ne rien faire. Dans une flatterie pour le prince ?
Car on pourrait sans doute agir, collectivement, à l’échelle de l’Union européenne. Ou de la Commission plutôt qui, avec ses compétences propres et ECHO au moins, pourrait avoir un impact concret sur le drame depuis Chypre. A-t-on expertisé la question ? Se l’est-on posée ? L’impact serait concret, possiblement un tournant dans la crise. La Commission européenne pourrait d’ailleurs y avoir pensé bien avant, ce serait mieux qu’une action de Greta Thunberg portant quelques colis. Ou des largages humiliants depuis les airs. Non, on préfère mettre en question certains enjeux européens, dans un repli nationaliste de très mauvais aloi, comme tant d’hommes politiques s’y prêtent maintenant. D’ailleurs, dans ce jeu qui se veut survitaminé, les femmes ont disparu du paysage. Pour l’essentiel.
Pendant ce temps, sous le régime de gouvernement que l’on vit avec les priorités qu’on lui connaît, le Quai d’Orsay se concentre sur le rapprochement de la diplomatie avec les territoires (en France), le patrimoine architectural dit diplomatique (les lieux d’accueil de grands moments diplomatiques en France, il restera à définir la liste avec ses polémiques si jamais le sujet intéresse), la remise d’un prix littéraire du Quai d’Orsay depuis cette année. Et puis, on donne des coups de menton quand une étudiante sans doute en dérive psychologique sortie de l’enfer de Gaza, dépasse les lignes rouges de la liberté d’expression. Un ministre des Affaires étrangères a-t-il à s’essayer à une posture martiale ? Est-ce son rôle ? Subitement ? Même Lavrov a gardé quelques manières… (Heiko)