J'ai vraiment la nausée depuis quelques jours. Une nausée profonde, pire qu'une gueule de bois, après avoir pris conscience de l'ampleur du désastre que nos dirigeants européens ont fait subir à un membre de la famille européenne, le Grèce.
Et pas n'importe quel membre de la famille. Nos racines se trouvent dans ce pays extraordinaire. L'étymologie nous apprend que dans un hymne à Apollon datant d’environ 700 avant notre ère, Eurôpè représente le simple littoral occidental de l’Égée. Le terme est devenu un prénom féminin, et tout le monde connaît l'histoire de la fameuse princesse Europe enlevée par Zeus déguisé en taureau.
La Grèce, c'est notre berceau commun, notre maison d'enfance. C'est là que réside Europe, notre mère commune.
L'entêtement absurde de nos dirigeants européens, ces puissants qui ne possèdent que certitudes et coups de menton, à vouloir obtenir de la Grèce quelque chose qui est insoutenable est dénoncé par tous les grands économistes internationaux. Est-il nécessaire de rappeler les déclarations de Paul Krugman, Joseph Stiglitz, Thomas Piketty ? Faut-il rappeler les articles parus dans des journaux économiques comme La Tribune (qui n'est pas un journal de gauche) ? Même le FMI, qui porte pourtant une lourde responsabilité dans la situation grecque, insiste sur le caractère insoutenable de la dette grecque, qui va continuer à croître, du fait même de l'absurdité du programme imposé la semaine dernière.
On pourrait parler de suicide collectif, mais je ne suis pas certain que la prise de conscience soit assez avancée à ce stade chez les responsables politiques de tous bords, qui n'ont comme seule et unique vision leurs petits égoïsmes nationaux.
Non, ce qui s'est passé à Bruxelles, c'est un viol collectif, avec une conséquence incroyable, qui est que la victime, la Grèce violée, accepte par dessus le marché, emprisonnée par une culpabilisation qui a joué à plein, de voter le plan qui pourtant va la rapprocher encore davantage vers le précipice. Le courageux Alexis Tsipras a pourtant reconnu qu'il ne croyait pas à ce plan, mais a sans doute commis l'erreur de penser que le maintien à tout prix dans la zone Euro valait cette violence et cette humiliation. 38 députés de Syriza ont tenu bon, à l'instar de nos 80 députés courageux qui en juin 1940 refusèrent de voter les pleins pouvoirs à Pétain. Mais à quoi bon, le plan est adopté, les mesures d'austérité complètement folles vont continuer à précipiter ce pays vers une récession, qui interdira à son tour toute solution constructive à moyen et long terme. Un cercle vicieux fabuleusement ficelé.
Je parle à dessein de viol collectif. C'est fort, mais c'est cette sensation qui prévaut, car les 18 autres ministres des finances n'ont pas simplement construit un plan d'aide absurde sur le plan économique, ils ont refusé de débattre des propositions grecques. Ils ont refusé de considérer l'un des leurs comme un égal. Ils ont exercé un chantage insensé. Ils se sont montrés humiliants et brutaux. Ils ont symboliquement violé l'un des leurs, de façon collective, sans que personne ne fasse cesser ce crime. Ah, oui, François Hollande a le beau rôle, il est intervenu, pour émettre une synthèse aboutissant à l'absence de matricide sur le sol belge. Mais la tentative de matricide était bien dans la tête et l'esprit de certains, dont le sinistre Schäuble, qui a réussi à montrer de l'Allemagne un visage que plus personne ne pensait et ne voulait voir...
Que se passera-t-il maintenant ? On va laisser crever la Grèce, lentement, mais sûrement, pour lui infliger par dessus le marché des souffrances intenables. Schäuble, stoïque dans sa propre douleur physique (il a été victime d'un attentat en 1990 et se trouve depuis condamné à la chaise roulante), n'a aucune considération ni compassion face à la souffrance quotidienne des Grecs. Cela ne l'effleure même pas... Les soins palliatifs, c'est encore trop cher !
Ou alors, Tsipras se rendra compte dans quelques mois que l'impasse est totale, et qu'il sera peut-être nécessaire d'appliquer le plan imaginé par Varoufakis. Ce sera sans doute une sortie de la zone €, mais avec des conséquences boomerang fort intéressantes pour les autres pays, qui devront alors faire face à la vengeance imparable de la fière Europe, qui malgré le viol qu'elle a subi, possède en elle les forces pour anéantir cet état d'esprit nauséabond.
Nausée sans doute. Mais fierté de pouvoir dire que je suis grec, complètement, fondamentalement.