La rencontre entre Asiatiques et Européens a-t-elle déjà eu lieu ?

Réflexions autour du premier voyage de Vasco de Gama (1497-1499).

La première édition du poème de Luis de CamõesOs Lusiadas, paraît en 1572. Comme il est généralement connu, l'épopée retrace en dix chants l'arrivée de Vasco de Gama à Calicut[1] et glorifie les prémisses de l'empire portugais d'Asie. Le capitaine-général de l'expédition (capitão-mor) est présenté par le poète comme l'agent d'une volonté supérieure qui aurait guidé les explorateurs à travers les dangers océaniques et les embûches dressées par les Maures jusqu'à la terre promise des Indes, reliant ainsi les océans atlantique et indien.

Pour comprendre l'histoire de cette première expédition reliant Lisbonne à Calicut et dont la durée fut de deux ans, le public européen n'eut à sa disposition pendant bien longtemps que des chroniques plus tardives dont les plus importantes sont: les Décadas da Asia de João de Barros (1496-1570) et l' História dos Descobrimento da Índia pelos Portugueses de Fernão Lopes de Castanheda (1500-1559). Ces deux textes, d'un très riche intérêt historiographique, n'en sont pas moins postérieurs à la "découverte" des Indes de plus de 50 ans, comme le poème de Luís de Camões. Ces récits ont été publiés dans une période où la présence des Portugais en Asie, et en Afrique, est continue depuis une cinquantaine d'années. L'empire a déjà connu différentes phases, et il traverse alors une série de difficultés que, peut-être, les historiens ont essayé de relativiser en rappelant la glorieuse arrivée des Portugais aux Indes et leur odyssée.

L'objectif de ce billet n'est tant pas de retracer l'histoire de l’aube de l'empire portugais en Inde, mais plutôt de revenir sur le récit de la première expédition de Vasco de Gama. Pour ce faire, je vais m'aider de la traduction du récit en question qu'il est possible de trouver aux éditions Chandeigne[2] ainsi que de la biographie que l'historien Sanjay Subrahmanyam, Professeur au Collège de France, a consacrée, voilà déjà quelques années à la figure de Gama[3]. Je vais tenter d’explorer la question suivante: les contacts entre Asiatiques et Européens auraient-ils pu être différents et suivre un autre cours?

Le récit du premier voyage, rédigé par un voyageur que l’on pense être Álvaro Velho, contient son lot de mystères sur lesquels nous ne reviendrons pas. Le texte est souvent d’une concision de journal de bord, le livre ne suit pas une logique d’écriture très explicite. Si la date est parfois notée, restreintes sont les informations sur la météo, l’état des navires, sur le moral des marins, presque aucune information sur la qualité des vivres, etc. Certains moments de l’aventure, comme la traversée de l’Atlantique Sud, sont totalement absents[4]. Seules les actions sont globalement rapportées, sans que l’on puisse déduire que l’auteur du texte faisait partie des premiers cercles autour de Gama. Le rédacteur du mémoire ne manifeste pas d’esprit d’initiative et ne participe pas, ou peu, aux rencontres les plus décisives. Cet aspect périphérique donne à mon sens plus d’importance encore à la manière avec laquelle le comportement de Gama est rapporté; et ce n’est pas tomber dans la critique facile, ou injurieuse que de constater que les Portugais ne portèrent pas aux Indes un programme philosophique.

Les Portugais vont aux Indes pour « découvrir ». C’est l’un des aspects les plus fascinants du texte, ces marins ont conscience qu’ils sont embarqués dans une aventure qui les dépasse. Le récit contient une phase qui pourrait être proprement qualifiée de « découverte » ; il s’agit du moment où les Portugais s’engagent au sud de l’Afrique et s’apprêtent à contourner le cap que l’on dénommait « tempêtes » jusqu’à l’entreprise heureuse de Bartolomeu Dias en 1488, 10 ans avant le voyage de Gama. Dès la réussite de l’entreprise, le promontoire rocheux fut renommé « Cap de Bonne-Espérance ». Luis de Camões a bien senti le frisson particulier relatif à ce moment du voyage, car il a créé pour Les Lusiades le personnage mythologique inédit d'Adamastor. Ce géant fait résonner sa colère sur l’océan, mettant en garde les Portugais de ne pas pousser leurs navires plus loin, car d’innombrables désastres les attendent. Ces procédés littéraires, qui isolés de la culture classique qui les a inspirés, peuvent prêter à sourire, renforcent la teneur symbolique, mais aussi paradoxale, de l’événement. Dans son Essai sur la poésie épique (1727), le sourcilleux Voltaire a d’ailleurs comblé l’épisode d’éloges. Passé le cap sud de l’Afrique, les marins portugais rentraient dans un univers inédit, dans un Nouveau Monde.

Les mauvais présages d’Adamastor se révélèrent-ils exacts ou Camões ne fit-il qu’anticiper poétiquement la remontée le long de la côte de l’Afrique de l’Est ? Les Portugais qui avaient une idée précise de ce qu’ils souhaitaient « découvrir » déchantèrent vite face au nombre important de populations « Maures » qu’ils rencontrèrent dans l’océan Indien.

 

Ma vision toute personnelle du géant Adamastor, inspirée par "Le Hobbit" (2012-2014) de Peter Jackson. © Alexandru Mortimer

Selon une formule tirée de ce premier voyage et aujourd’hui devenue célèbre, lorsque les Portugais posent pied sur le port de Calicut et que deux « maures de Tunis » qui s’étonnent de les voir là leur demandent pourquoi diable sont-ils si éloignés de chez eux, les explorateurs répondent: « Nous venons chercher des chrétiens et des épices »[5]. La formule pourrait prêter à sourire, voire même, paraîtrait-elle apocryphe, cependant elle est fondamentale pour comprendre ce type de voyages : 10 mois pour arriver à destination[6], au milieu des dangers et d’un environnement livré à tous les fantasmes des cerveaux de la Renaissance européenne[7].

Dans la biographie qu’il consacre au célèbre explorateur portugais, l’historien Sanjay Subrahmanyam démontre progressivement qu’il est impossible de comprendre l’enthousiasme autour de ce voyage vers l’inconnu dans la « mer des ténèbres » – comme les navigateurs arabes surnommaient alors l’océan Atlantique – s’il est fait abstraction des rêves millénaristes du roi Dom Manuel Ier et de son objectif fantasmé de trouver des alliés en Asie – continent qu’il croit peuplé de chrétiens – pour vaincre les Ottomans et détruire définitivement l’Islam. C’est en effet, cette dimension-là des croisades – la croix de l’ordre de chevalerie du Christ est peinte sur les voiles des vaisseaux (naus) – qui est aujourd’hui trop vite passée sous silence[8]. Sans l’objectif millénariste, si ce n’est apocalyptique, de faire du Portugal l’avant-garde de la Respublica christiana et de prendre les « Maures » à revers le voyage de Vasco de Gama demeure une énigme.

Europa Prima Pars Terrae, 1581, Hanover, de Heinrich Bunting. Europa Prima Pars Terrae, 1581, Hanover, de Heinrich Bunting.

 

Plus encore, l’obstination avec laquelle les forces portugaises insistent pour développer une thalassocratie dans l’océan indien demeure presque sans objet. Dès les débuts de l’aventure, il ne manque pas de voix, en particulier dans la noblesse, pour dénoncer l’aspect chimérique de l’entreprise. Pourquoi le Portugal, royaume qui manque d’argent, d’hommes – un million d’habitants en 1450[9] – dont les frontières sont constamment menacées par les troupes castillanes et les forces musulmanes en Afrique, s’engagerait-il dans des conquêtes en Inde, à l’extrémité d’un voyage qui réclame entre 8 et 10 mois de navigation et dont au mieux, seule une moitié de l’équipage survit? Sans une obsession religieuse profonde, la réponse n’est pas évidente. C’est la raison pour laquelle les historiens contemporains, principalement au sein des auteurs qui ne sont pas d’origine portugaise, qualifient l’empire portugais d’Asie d’énigme[10].

Et pourtant, ce n’est pas là le seul mystère. Le contournement de l’Afrique se fait sur des vaisseaux puissamment armés. Les Portugais ont des informations sommaires sur l’océan indien et ses habitants. Ils savent qu’il y a des « Maures » et ils savent aussi qu’il existe en Afrique de l’Est un royaume chrétien. Ce pays ils le nomment le royaume du « Prêtre Jean ». L’existence de cette terre a été probablement confirmée par des rapports d’explorateurs envoyés en amont du voyage maritime, néanmoins pour le capitão-mor Gama et pour ses lieutenants c’est le désir même de cette terre qui prédomine. Le royaume du prêtre Jean et les forces chrétiennes en Afrique de l’Est deviennent donc un puissant mythe mobilisateur. Les Portugais en sont convaincus, ils le savent depuis Marco Polo et les sources antiques en témoignent: l’Asie compte d’innombrables empires chrétiens: des Nestoriens, les chrétiens de Saint-Thomas, les chrétiens syriaques et d’autres sectes y pullulent. Ont-ils imaginé que l’océan Indien était une autre mer chrétienne, comme l’Atlantique était appelé à l’être, comme la Méditerranée devait le redevenir? Malheureusement, le premier voyage en fait état, à mesure que les navires remontent le long de la côte les désillusions s’accentuent: il n’y a là que des « Maures noirs » et plus au Nord la présence des « Maures blancs » atteste d’indéniables échanges avec les Mamelouks, les Ottomans, les marchands de la Mecque. Une déception de plus attend les marins sur l’île de Zanzibar, qui paraît émerger dans le texte comme une sorte d’utopie: la cité serait partagée entre chrétiens et musulmans qui cohabiteraient en paix. Malheureusement, une fois sur place, nulle trace significative de chrétiens. Les équipages malades, épuisés, gangrenés par le scorbut deviennent de plus en plus méfiants et Gama « paranoïaque » selon le mot lâché par Subrahmanyam. Alors ces chrétiens lusophones érigent des padrões, ils marquent l’étendue de la découverte, élargissent le domaine de Dom Manuel, et fixent sur la terre le symbole des premières croix chrétiennes en Afrique du Sud-Est. Finalement à Malindi, le souverain fait bon accueil aux Portugais. Il leur accorde un pilote, qui va les guider jusqu’en Inde. Alors que le voyage a déjà duré plus de dix mois, le saut de l’Afrique de l’Est jusqu’aux côtes indiennes ne prend qu’un mois: les Portugais arrivent devant Calicut.

 

Carta da navigar per le Isole nouam tr [ovate] in le parte de l'India: dono Alberto Cantino al S. Duca Hercole (« carte nautique des îles nouvellement trouvées dans la région de l'Inde : donnée par Alberto Cantino à S. duc Hercule ») appelée le planisphère de Cantino, datée de 1502. Carta da navigar per le Isole nouam tr [ovate] in le parte de l'India: dono Alberto Cantino al S. Duca Hercole (« carte nautique des îles nouvellement trouvées dans la région de l'Inde : donnée par Alberto Cantino à S. duc Hercule ») appelée le planisphère de Cantino, datée de 1502.

 

J’arrête ici la description de l’arrivée dans les Indes, car elle demanderait trop de développements, on la retrouvera dans Le premier voyage et dans le Vasco de Gama de Subrahmanyam. Lorsque à Calicut les Portugais comprennent l’importance que les « marchands de la Mecque »[11] y jouent ils ne deviennent pas seulement soupçonneux, mais belliqueux. Un jeu de mésentente et d’animosité va s’installer que personne n’essaiera véritablement de dénouer. D’un point de vue commercial, les marchands arabes et italiens, rapidement informés par leurs agents, prennent tout de suite la mesure des événements. Les Génois et Florentins, qui financent partie des explorations portugaises, jubilent: le commerce de la République de Venise, entrepôt des épices en Méditerranée, sera ruiné[12]. Finalement un autre élément de méprise culturelle va peser lourdement sur l’avenir des relations euro-indiennes. Cette particularité étonne presque jusqu’à l’incrédulité le lecteur moderne : obsédés dans leur quête de chrétiens, les Portugais confondent les temples hindous avec des églises ! Vasco de Gama et ses lieutenants font dévotement oraison dans un temple hindou et ils s’adressent aux statuettes à plusieurs bras des divinités indiennes comme ils le feraient à des représentations de saints en Europe. Bien sûr, les Portugais reviendront vite de cette méprise. Pourtant, il y a là une énigme qui a peu intéressé les historiens. Car la fièvre millénariste ne peut tout expliquer, ces hommes, pétris de culture classique, se lançant sur un océan mystérieux à la poursuite du Prêtre Jean et d’autres pays mythiques devaient avoir au moins une connaissance sommaire des récits de voyage du Moyen-âge ou de Marco Polo.

Subrahmanyam interprète ce phénomène en tablant sur la pauvreté conceptuelle des navigateurs portugais, hommes de terrain, navigateurs, militaires, chevaliers et non des lettrés. Pourtant il est connu que les Portugais voyageaient avec des prêtres; un échantillon très hétéroclite de la population embarquait à bord des caravelles et des naus. Mon hypothèse serait plutôt que Vasco de Gama et ses hommes confrontés partout à des manifestations du « Maure » en était venus à interpréter leur voyage au sein d’une puissante dichotomie: le christianisme contre l’islam, la Respublica christiania contre l’empire ottoman et la Mecque, la lumière contre les « ténèbres », le bien contre le mal. Sous cet angle, les exactions des Portugais qui ne tarderont pas à suivre les premiers échanges, jusqu’au bombardement de Calicut lors de la deuxième expédition envoyée en Inde par Dom Manuel et commandée par Pedro Álvares Cabral (1467 ou1468-1520) font état d’un même objectif poursuivi avec acharnement et violence, arracher le commerce des mains des musulmans mecquois et, ensuite progressivement, combattre l’hérésie païenne. Avant l’éclat des grandes expéditions hispaniques dans le Nouveau Monde, la deuxième expédition lancée par les Portugais contre l’Inde est déjà une entreprise de conquête. Treize navires, des petites forteresses flottantes[13], lourdement armées et pourtant très maniables, 1’500 hommes comprenant l’équipage et les soldats. Le bombardement de Calicut fera des centaines de morts et laissera la ville, du côté du littoral, massivement détruite. Ainsi s’ouvre « l’ère de Vasco-de-Gama », jusqu’au 19e siècle, les Européens dicteront les règles dans l’océan Indien à coups de canon.  

 Que se serait-il passé si Vasco de Gama et Cabral n’étaient pas intervenus si violemment en Inde ? Une coexistence pacifique aurait-elle pu s’établir ? Les articles « Calecute » (Calicut), « Vasco da Gama » et « Islão » (Islam) do Dicionário da expansão portuguesa insistent sur l’hostilité des « Mouros da Meca » (les « Pardexis »), qui contrôlaient alors les routes commerciales océaniques. Dès l’établissement d’un premier comptoir portugais à Calicut celui-ci est pris d’assaut par les « maures » et une cinquantaine de Portugais trouvent la mort, les armes à la main. À ces « Mouros da Meca », les historiens portugais opposent la colaboration des « Mouros de terra » (les « Mappila ») qui contrôlaient le commerce terrestre dans cette zone du sous-continent indien. Pour se venger de l’attaque du comptoir portugais, Vasco de Gama, lors de son deuxième voyage (1502-1503) comme « Amiral de l’Inde », va commettre un acte de terrible mémoire chez les historiens indiens.

 La flotte portugaise croise alors un vaisseau de Calicut, le Mīrī, revenant de la Mer rouge et contenant plus de deux cent quarante hommes, plus femmes et enfants. Cette imposante nef transporte à son bord dix ou douze des plus riches marchands musulmans de Calicut, dont Jauhar al-Faqih, « facteur du sultan de La Mecque », propriétaire du navire. À peine le São Gabriel, qui le premier a aperçu le navire, tire-t-il quelques coups de bombarde que la nef asiatique se rend. À bord ses occupants s’affairent aussitôt à proposer cadeaux et rançons, les Portugais, assurent-ils, ne seront pas déçus. Systématiquement, Gama refuse les offres de plus en plus généreuses qui lui sont faites. L’Amiral fait ratisser systématiquement le vaisseau, prélevant toutes les richesses qui s’y trouvent, étoffes, bijoux, vaisselle d’argent, porcelaines, etc. Finalement, l’Amiral des Indes décide de brûler le bateau de Calicut, avec ses occupants. C’est la panique! Les femmes montrent leurs enfants, supplient aux larmes de préserver ces innocents. Inflexible, Gama tient le bateau en mire, réprime une courageuse, mais désespérée tentative de desserrer l’étau, et calcine sans ménagement la riche nef avec ses occupants.

Cet épisode dont la barbarie fait toujours frémir les historiens a embarrassé jusqu’aux chroniqueurs portugais qui se distancent dans cette affaire des extrémités de Gama. Aussi cynique de cette remarque puisse être: le message était dorénavant clair, le commerce des Indes appartenait aux Portugais qui ne reculeraient pas devant la violence extrême pour faire respecter leurs dictats et leurs propriétés. S’il eût existé un code de la guerre organisant les escarmouches avant l’arrivée des Portugais, il était clair qu’une autre loi s’appliquait dorénavant en mer. Appelés à la rescousse par Calicut, les Ottomans qui après avoir pris le contrôle de l’Égypte tentaient de se projeter comme un empire islamique sunnite[14], seront défaits en 1509 devant Diu et se détourneront par la suite des terres indiennes afin de faire face à la puissante Perse chiite qui s’éveillait une nouvelle fois sur le plateau iranien.

"City of Diu" in Thomas Salmon, "The Universal Traveller", Londres, 1752 (1729). "City of Diu" in Thomas Salmon, "The Universal Traveller", Londres, 1752 (1729).

 L’épisode de la bataille de Diu l’illustre, les Portugais ne sont pas les seuls à disposer d’une force navale sur l’océan indien. Mais il est incontestable que leur maîtrise dépasse, dans un premier temps, celle des habitants du bassin indien. Les différentes chroniques le montrent, les indigènes sont désemparés face à ces nefs effilées, mobiles, solidement armées et défendues[15]. Lors de son deuxième voyage, à la grande surprise des princes et rois des Indes, Vasco de Gama en a suffisamment conscience pour organiser des rencontres diplomatiques sur des pontons. Les monarques indiens étant obligés de quitter la terre ferme et de s’avancer sur ces structures que l’on imagine branlantes tandis que l’ « Amiral de l’Inde » avance ses bateaux au plus près de la terre ne quittant son navire qu’au dernier instant et sous bonne garde. Si cette mise en scène illustre une grande défiance, elle montre également, ne serait-ce qu’inconsciemment, que Vasco de Gama tient son pouvoir de la mer. C’est l’Océan qui transporte les bateaux portugais et c’est finalement grâce à la maîtrise de cet élément aquatique que les Portugais dépassent la puissance de leurs opposants.

Ainsi, davantage que la puissance maritime, c’est l’esprit de conquête et de croisade qui a prévalu dans les premiers échanges entre Européens et Indiens. L’obsession affichée de rencontrer des chrétiens, et d’en « créer » bientôt par les conversions, a joué un rôle majeur dans le déroulement des événements et le développement des antagonismes. Cet aspect est primordial, mais il ne doit pas éluder l’aspect économique: les Portugais aspiraient à se substituer aux marchands arabes dans les échanges Inde-Europe. Ainsi, l’Amiral chinois Zheng He quatre-vingts ans avant les expéditions portugaises – vers 1413-1433 – n’avait eu aucune difficulté à commercer dans les ports indiens et à explorer l’océan indien. Leur axe géographique de commerce cependant, à l’Est de l’Inde, se situait à l’exact opposé de celui des Portugais, dans un espace où les marchands arabes n’étaient pas aussi présents.

Pour conclure, ouvrons cependant le champ de nos investigations et reposons-nous à nouveau la question: que se serait-il passé si les Portugais avaient accepté les règles du commerce indien? Après les premières déconvenues, auraient-ils pu se réserver une place à côté des marchands arabes, mecquois ou indiens? Cela était-il possible? Les sources n’offrent sur cette question que peu de pistes. Cependant les expériences d’autres puissances européennes, même si elles se situent après la venue des Portugais, pourraient peut-être nous éclairer. On peut par exemple penser aux Danois, qui contre toute attente établiront eux aussi des comptoirs aux Indes, mais leur effort commercial demeure marginal. Selon certaines estimations, Copenhague expédiait un bateau tous les quarante ans récupérer un peu de marchandise et ravitailler en objets européens les quelques colons sur place.  Si l’expérience ne connut pas un succès de mémoire, force est de constater que les Danois se glissèrent dans l’océan Indien sans faire de vagues.

Le grand exemple qui vient à l’esprit est bien sûr celui des Hollandais, qui grâce à leur compagnie des Indes orientales, la V.O.C., vont pousser très loin leurs activités commerciales. Comme les propres Portugais s’en plaignaient à leur souverain, les Hollandais employaient les meilleurs marins, les troupes les plus fraîches et les mieux entraînées, les commerçants les plus avisés, finalement les ingénieurs et les canonniers les plus habiles. Autre avantage pour le commerce, de confession protestante, les Hollandais n’ont guère de comptes à rendre à l’Église de Rome: pas de jésuites ou de missionnaires dans leurs rangs, pas de grands foyers connus de prosélytisme. Une fois les Portugais chassés du Japon, en partie à cause de la politique menée par les Jésuites, les Hollandais sont les seuls à avoir accès aux îles de l’Empire du soleil levant car ils ne professent pas publiquement le christianisme. Pourtant là aussi, cette machinerie commerciale d’une efficacité redoutable sur le court terme ne se fera pas sans violence. Au contraire, les Hollandais la systématisent encore plus. Leurs marchands chercheront partout à établir des monopoles, brûlant des récoltes, stockant les épices et les autres marchandises pour contrôler le débit des denrées et donc maintenir des prix élevés. Cette logique du court terme est dénoncée par les voyageurs français, dont Jean-Baptiste Tavernier qui sur l’île de Sainte-Hélène s’émerveille des orangers et des citronniers que les marins portugais ont plantés-là et qui permettent d’offrir à tous les équipages des fruits frais, des bocages et des réjouissances. Il se plaint que les Hollandais arrachent et détruisent tout afin de disposer d’une maîtrise complète sur les territoires[16]. Ne demeurent de solidement équipés que leurs forts, les centres de contrôle névralgiques de tout le système. Ainsi les Portugais, à cause de leur logique prosélyte et conquérante, comme les Hollandais, pour leur brutalité et leur obsession des monopoles commerciaux finirent par être généralement haïs. Cette situation offrira sur le long terme la possibilité à d’autres puissances de se glisser dans les interstices du pouvoir: Français et Anglais en profiteront. Le cas des Anglais mériterait d’ailleurs une réflexion à part, avant de devenir la grande puissance de la fin du 18e siècle et surtout de l’âge industriel, ils suivent les Portugais dès les débuts de l’expérience des « grandes découvertes » dans les Indes. On les retrouve souvent dans l’ombre des attaques portugaises, ou négociant avec leurs ennemis, comme les Perses et les empires centraux indiens, tel l’empire Moghol. Les Anglais semblent en effet à la croisée des deux traditions de l’Europe océanique, celle des aventuriers, des pirates et des corsaires, comme Francis Drake, souvent en marge, recevant sporadiquement des instructions de la Couronne. Et puis celle, beaucoup plus visible et prestigieuse de la Royal Navy, officielle, bureaucratique et diplomatique. La gloire britannique serait alors tributaire des deux faces d’une même médaille impériale. Pourtant, tous ces exemples le montrent, s’il n’y a pas eu de paix dans l’Océan indien à l’ère de Vasco de Gama c’est que la violence, aussi bien symbolique que militaire, était intrinsèquement liée au système d’interaction européen, avant même qu’une domination technique ne puisse être projetée sur les espaces asiatiques.

 

 

Bibliographie:

 

Bouchon, Geneviève, Inde Découverte, Inde Retrouvée, Lisboa/Paris: FCG, 1999.

Boxer, Charles R., The Portuguese Seaborne Empire: 1415-1825, London: Penguin Books, 1969.

Domingues, Francisco Contente (éd.), Dicionário da expansão portuguesa. 1415-1600, Lisboa: Circulo de Leitores, 2016, 2 vols.

Fardilha, Luís Fernado de Sá (éd.), Roteiro da primeira viagem de Vasco da Gama à Índia, 1497-1499 / Journal of the First Voyage of Vasco da Gama to India, 1497-1499, Porto: Câmara Municipal do Porto, 2016.

Subrahmanyam, Sanjay, L’empire portugais d’Asie. 1500-1700, Paris : Points, 2013 (éd. or. anglaise 1993).

Subrahmanyam, Sanjay, Vasco de Gama. Légende et tribulations du Vice-roi des Indes, Paris: Alma éditeur, 2012 (éd. or. anglaise 1997).

Tavernier, Jean-Baptiste, Les six voyages de Jean Baptiste Tavernier, écuyer baron d’Aubonne, qu’il a fait en Turquie, en Perse, et aux Indes, pendant l’espace de quarante ans, et par toutes les routes que l’on peut tenir, etc., Paris : Gervais Clouzier et Claude Barbin, 1676, 6 vols.

Vasco de Gama. Le premier voyage aux Indes 1497-1499. La relation attribuée à Álvaro Velho & les lettres de marchands florentins, traduites et présentées par Paul Teyssier, Paris: Chandeigne, 2016.

 

[1] La ville est aujourd’hui plus connue sous le nom de « Kozhikode ».

[2] Vasco de Gama. Le premier voyage aux Indes 1497-1499. La relation attribuée à Álvaro Velho & les lettres de marchands florentins, traduites et présentées par Paul Teyssier, Paris: Chandeigne, 2016.

[3] Sanjay Subrahmanyam, Vasco de Gama. Légende et tribulations du vice-roi des Indes, traduit de l’anglais par Myriam Dennehy, Paris: Alma éditeur, 2012 (1ère éd. Cambridge University Press: 1997).

[4] Deux mois ne sont pas répertoriés dans le journal: la narration s’interrompt le 22 août 1497 et ne reprend que le 27 octobre suivant. De Gama a-t-il exigé que l’exploration des côtes de l’Amérique du Sud soit conservée secrète? Si exploration il y eut, car aucun élément, aucune source égarée, n’est jamais venu étayer cette hypothèse. Paul Teyssier suggère quant à lui que l’exploit de s’aventurer aussi profondément dans l’Atlantique était non seulement une très grande prouesse technique, mais aussi que le régime des vents de l’Atlantique Sud avait été déterminé avec précision par les marins portugais et que le roi du Portugal n’avait pas divulgué cette information aux Européens. Sans connaître les vents, l’océan demeurait un véritable verrou.

[5] Vasco de Gama. Le premier voyage aux Indes 1497-1499, op. cit., p. 82. En portugais : « Vimos buscar cristãos e especiaria ». Cf. Fardilha, Luís Fernado de Sá (éd.), Roteiro da primeira viagem de Vasco da Gama à Índia, 1497-1499 / Journal of the First Voyage of Vasco da Gama to India, 1497-1499, Porto: Câmara Municipal do Porto, 2016, p. 61.

[6] L’escadre comprenant trois bâtiments de petite taille, une vingtaine de mètres chacun, le São Gabriel commandé par Vasco de Gama, le São Rafael, sous les ordres de son frère Paulo da Gama, le Bérrio commandé par Nicolau Coelho et un ravitailleur destiné à être démantelé et brûlé en cours de route, piloté par Gonçalo Nunes. Ils quittent Lisbonne le 8 juillet 1497 et arrivent en vue de Calicut le 20 mai 1498.

[7] On regrette alors d’autant plus de ne rien savoir sur ces longues semaines passées, seuls, sans la moindre terre à l’horizon, au beau milieu de l’Atlantique Sud. Dans ce contexte on comprend la fascination qu’exercèrent les naus dans l’imaginaire portugais et qui existent toujours aujourd’hui. Au milieu d’une mer bleue infinie, les vaisseaux rappelaient l’arche de Noé: des fragments de réel suspendus au-dessus des abysses.

[8] Voir notamment le populaire ouvrage de Martin Page, qui ne se focalise que sur les apports portugais à la mondialisation économique : The First Global Village : How Portugal changed the World, Lisboa : Notícias, 2002.

[9] Selon les estimations réalisées par un recensement de 1527 qui a dénombré le nombre des familles (« fogos », pour feux), les Portugais devaient être entre 1'000'000 et 1’400'000 individus. Or annuellement pendant le 16e siècle 2'400 personnes partaient, principalement des jeunes hommes. Cf. Charles R. Boxer, The Portuguese Seaborne Empire: 1415-1825, London: Penguin Books, 1969, p. 52.

[10] Voir le livre récent de Cyrille P. Coutansais, Une histoire des empires maritimes, Paris: CNRS Editions, 2016.

[11] Sous la formule « Mouros da Meca » se cachent en réalité des origines géographiques très diverses : Maghreb, Égypte, Yémen, Hadramaout et Irak.

[12] Voir les « lettres de marchands florentins » contenues dans l’édition Chandeigne de la relation de Álvaro Velho.

[13] Le rapport de forces est indéniablement inégal. Subrahmanyam rapporte une « bataille navale », où le Samudri de Calicut attaque un navire portugais avec 70 à 80 sambouks. Or, maintenus à distance par l’artillerie, ceux-ci sont inutiles. Cf. S. Subrahmanyam, Vasco de Gama. Légende et tribulations du Vice-roi des Indes, op. cit., p. 268.

[14] Avant l’intégration de l’Égypte dans l’espace ottoman, l’empire est majoritairement habité par des chrétiens. Les Ottomans ont en effet érigé leur puissance sur les décombres de l’empire « rom » de Constantinople. Les Portugais du temps de Gama nommaient d’ailleurs les Ottomans « Rumes ».

[15] Sur la logistique navale portugaise, voir le récent ouvrage de Liliana Oliveira, Politicas régias de logistica naval (1481-1640), Porto : Edições Afrontamento, 2017.

[16] Sur l’île de Sainte-Hélène: « Il y a quantité de citronniers & quelques orangers que les Portugais avoient autrefois plantez. Car cette nation a cela de bon, que là où elle est, elle tâche de faire quelque chose pour le bien de ceux qui doivent venir ensuite dans le même lieu, les Hollandois font tout le contraire & tâchent de détruire tout afin que ceux qui pourroient venir après eux ne trouvent rien. » Cf. Jean-Baptiste Tavernier, Les six voyages de Jean Baptiste Tavernier (…) qu’il a fait en Turquie, en Perse, et aux Indes (…), etc., Paris : Gervais Clouzier et Claude Barbin, 1676, 6 vols. Voir pour cette citation: vol. 4, pp. 307-308 et pour les observations sur la guerre que se livrent Portugais et Hollandais aux Indes: vol. 3, pp. 211 et 372; vol. 4, pp. 210-213; 307-308. Voir également: Charles R. Boxer, « The global struggle with the Dutch », in The Portuguese Seaborne Empire: 1415-1825, London: Penguin Books, 1969, pp. 108-129.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.