La poétique de Palmanova

Au coeur de la région italienne de Friuli-Venezia Giulia se cache une des plus surprenantes cités de la Renaissance : Palmanova. Conservée dans son état originel jusqu'à nos jours, la petite ville de 5 000 habitants étonne par son urbanisme, sa pérennité et par les promesses qu'elle recèle.

En 1593, la République de Venise décide de construire une nouvelle forteresse sur terre ferme: Palmanova. L’endroit est choisi au cœur des territoires italiens de la République. Palmanova doit être une clé de voûte du dispositif défensif vénitien. Les architectes – dont Vincenzo Scamozzi – décident de doter la ville des techniques militaires les plus modernes. La forteresse suit un plan ennéagonal, en étoile, chaque branche couronnée d’un bastion peut défendre la section voisine. 

Plan de Palmanova (vers 1600) Plan de Palmanova (vers 1600)

 

Vue aérienne de Palmanova Vue aérienne de Palmanova

Imaginée à la Renaissance, la ville se veut aussi une vitrine de l’humanisme. La ville forteresse est construite à taille humaine. Les artères principales rayonnent à partir d’une place centrale où est reproduite, par une symétrie caractéristique de l'utopie, la forme du fossé extérieur. Ainsi la place est elle-même dotée d’un fossé décoratif et elle est accessible par quatre plates-formes fixes. La place servait très certainement à la revue des troupes car la fonction miliaire était la première raison d’être de la ville.

En raison de son aspect défensif, les bâtiments de la ville ne devaient pas être entraperçus de l’extérieur. Les architectes ont donc construit une cathédrale et son clocher en tenant compte des exigences de l’art de la balistique. Un château d’eau ajouté probablement au 20e siècle vient contrevenir aux exigences militaires mais à une époque où le rôle défensif de la ville-citadelle s’était déjà estompé.

La cathédrale de Palmanova La cathédrale de Palmanova

La conquête de la Vénétie par les troupes napoléoniennes à la fin du 18e siècle offre à la ville son unique évolution importante depuis sa création. Pour m’exprimer en termes romantiques, l’occupation napoléonienne va permettre aux lumières françaises de rencontrer le génie italien. Napoléon qui cède Venise et ses territoires à l’empire austro-hongrois en 1797, intègrera par la suite la région dans le premier royaume d’Italie dont il devient roi, tirant de ce fait les leçons du peu d’entente entre Vénitiens et Autrichiens. Face à ses adversaires germaniques, Napoléon a besoin d’une ville fortifiée, pouvant efficacement soutenir un siège long et éprouvant. Palmanova retrouve grâce à des fortifications reconstruites, inspirées par les principes que Vauban avait mis au service de Louis XIV, sa pleine fonction de ville forteresse. Forteresse sur la plaine du Pô et ville humanisme, Palmanova acquérait aussi le statut de ville impériale.

De nos jours Palmanova est inscrite au patrimoine de l’Unesco depuis 2017, la ville offre une atmosphère très accueillante et douce. Au crépuscule, les enfants courent ou font du vélo sur la place centrale, les flâneurs accourent et s’installent aux terrasses. La place devient joyeuse comme autrefois les revues militaires la rendaient solennelle. Palmanova entretient avec difficulté un patrimoine peu estimé oscillant, selon les avis divergents, entre rêveries géométriques ou dystopie spartiate.

Pourtant la ville aux trois portes offre un témoignage éclatant de la force que renferment les idées humanistes. Bâtie ex nihilo, mal habitée dès l’origine, la ville a cependant su préserver son identité au fil des siècles et illustrer toujours aujourd’hui l’idéal fragile d’un rationalisme oublié. Il est curieux d’y trouver une clinique psychiatrique, transfuge de l’ancien hôpital militaire en ruines. Curieux car les Italiens ont fermé leurs hôpitaux psychiatriques dans les années 1970. Serait-ce que les concepteurs de cette clinique auraient cru, eux aussi, aux vertus de l’urbanisme rationaliste de la Renaissance? Ou alors ont-ils suivi la raison écologique contemporaine en plongeant leurs patients au cœur d’une ceinture de verdure: les vestiges des immenses remparts qui entouraient la ville et qui lui offrent aujourd’hui un écosystème valorisé pour ses qualités protectrices de la faune et de la flore.

Les anciennes murailles et bastions se sont métamorphosés en étangs pour les pêcheurs – dont une fresque bucolique orne l’un des murs de la ville – en chemins pour les randonneurs ou adeptes de VTT. Ces espaces verts sont aussi une invitation à réfléchir sur les limites à imposer à notre urbanisation galopante. Palmanova est une ville, qui inspirée par les réalisations antiques, s’est fixée des limites très strictes dès son origine et cette frontière a été respectée générant ainsi une symbiose entre les habitants humains et les espèces naturelles qui entourent la ville. Ces choix correspondent certes à une fonction militaire mais ils témoignent également que l’artificialité de l’utopie, si souvent décriée, n’est pas tant un critère de fantaisie mais plutôt un appel à persévérer dans un idéal philosophique.

Détail de la fresque offerte par une association de pêcheurs à la ville de Palmanova Détail de la fresque offerte par une association de pêcheurs à la ville de Palmanova

 

 

 

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