VOYAGES EN AFRIQUE NOIRE D'ALVISE CA' DA MOSTO (1455 & 1456).

Comment s'est passée la rencontre entre Européens et Africains? Et quel rôle ont joué les Italiens dans cette aventure? C'est ce que je vous invite à découvrir en compagnie d'Alvise Cà da Mosto.

Dessin d'Albrecht Dürer, 1508 (Graphische Sammlung Albertina, Vienne).

Le jeune Alvise da Mosto (ou, à la manière vénitienne: Ca' da Mosto, de la casata (maison) da Mosto) est probablement né en 1432. Sa famille connaît des problèmes financiers que son père, de caractère difficile et bientôt exilé de la Sérénissime, ne cherche pas à combler. Alvisse da Mosto prendra le large dès 1451 lorsqu'il est élu "noble arbalétrier" sur les galères à destination d'Alexandrie. Dès l'année suivante, il s'embarque pour la Flandre avec la même charge. En 1453, survient la chute de Constantinople. Quoique depuis deux siècles la ville ne fut plus que le pâle reflet de l'Empire de Constantin, le coup n'en est pas moins rude pour les chrétiens. A l'est de la Méditerranée, il n'y a plus de puissances locales pour contrebalancer le pouvoir ottoman. Les républiques maritimes italiennes, dont les plus prestigieuses sont Gênes et Venise, cherchent donc à diversifier leurs activités économiques et les expéditions lancées dans l'Atlantique par les rois ibériques à partir du début du 15e siècle attirent rapidement l'attention des investisseurs italiens.

En août 1454, alors qu'Alvise et son frère Antonio se sont embarqués pour Bruges, des vents contraires les obligent à un long séjour au cap Saint-Vincent. C'est dans cette zone qu'ils rencontrent l'infant Dom Henrique plus tard surnommé "le Navigateur". A cette époque l'exploration de l'Afrique, qui n'est pas une des priorités de la couronne, est entreprise depuis Lagos, ville d'Algarve par où transite aussi un important commerce d'esclaves. Alvise da Mosco, à court d'argent, s'entend avec l'infant, il mettra ses talents de négociateur et son savoir-faire de marchand au service du prince portugais. Ce dernier arme la caravelle sur laquelle s'embarque Alvise (s'est-il embarqué avec ses hommes ou des marins portugais?), tandis que le Vénitien achète à crédit les marchandises qu'il troquera contre les produits indigènes. L'infant et Alvise partageront également les bénéfices réalisés au retour de l'expédition (Frédérique Verrier, p. 9).

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Domingos Sanches, Carte de l'océan Atlantique (détail de l'Afrique du Nord-Ouest), Lisbonne, 1618.

Le premier voyage est entrepris en 1455, un deuxième suivra une année plus tard en mars 1456, lors duquel Alvise atteint les îles du Cap-Vert, étant ainsi très probablement le premier Européen à les voir. Il rentre à Venise en 1463. Il a alors trente ans. C'est en terres vénitiennes qu'Alvise da Mosco met au propre sa relation de voyage. Il a à coeur d'exprimer clairement ce qu'il a vu à un lectorat italien. Ainsi les navigateurs portugais sont absents de son récit – malgré le fait par exemple que lors de la première expédition la caravelle d'Alvisse rencontre deux autres vaisseaux portugais dont nous ne connaitrons rien sur l'équipage et les capitaines. Au moins pouvons-nous juger qu'il n'y eût pas de conflits puisqu'aucune mauvaise expérience n'est rapportée.

Alvise poursuit toujours son voyage avec la volonté affichée de commercer et de gagner de l'argent mais aussi avec la "curiosité de voir et de connaître quelque nouveauté". Le lecteur constate facilement que l'esclavage est profondément au coeur du premier dispositif des découvertes portugaises. Bien que l'on cherche de l'or et des épices, les maigres ressources de l'Afrique occidentale poussent les voyageurs à se procurer des esclaves pour rentrer dans leurs frais. Il y a un puissant circuit économique déjà en place. Ce qui pourrait paraître paradoxal avec les intentions pacifiques prônées par da Mosto si l'esclave ne faisait pas partie intégrante des "marchandises" livrées par les royaumes africains – notamment autour de la zone géographique du Sénégal – aussi bien aux voyageurs chrétiens qu'aux royaumes islamisés du nord de l'Afrique. 

La nécessité du commerce qui anime Alvise montre à quel point le commerce des esclaves est une ressource importante pour le royaume du Portugal et pour les marchands italiens du 15e siècle. Dans l'Italie du Sud, en particulier en Sicile où un marché aux esclaves est attesté à cette époque, les esclaves noirs servaient dans l'agriculture et parfois aussi dans les maisons. Mais ce dernier cas était beaucoup plus rare. Il en allait de même au Portugal où les esclaves seront également utilisés comme manoeuvres dans les grandes naus contournant l'Afrique et opérant le commerce d'Asie.

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Kano Domi, "Bateau portugais apportant des marchandises au Japon" (art Nanban, Japon, 16e siècle). Il est possible de constater que ce sont des esclaves noirs qui s'occupent des opérations de navigation délicates.

 

Alvise da Mosto est un observateur patient et peu fasciné par les parfums exotiques. Il ne fait pas miroiter au lecteur une Afrique mystérieuse et magique. Il s'arrête peu sur la description physique des hommes et des femmes qu'il rencontre mais il ne méjuge pas de leur physique ou de leurs qualités. Cependant, ici ou là, il glisse quelques remarques appréciatives. En parvenant dans le "Pays de Gambie", lors de sa première expédition, l'auteur décrit ses habitants comme des "hommes splendides" (p. 90). Ceux-ci refusent d'ailleurs de s'approcher, redoutant comme ils le diront que les chrétiens ne mangent de la chair humaine ou ne veuillent acheter des "Noirs" pour les dévorer. Comme Montaigne, à la suite de Jean de Léry (voyage au Brésil), le souligneront presque un siècle plus tard : nous sommes toujours le cannibale de l'autre.

Le récit d'Alvise da Mosto laisse également entrevoir son système de valeurs et ses orientations idéologiques. Le texte rappelle une réalité souvent occultée aujourd'hui à savoir la pleine participation des marchands italiens dans la dynamique des grandes découvertes ibériques. Certes si l'on souligne régulièrement l'apport en capitaux des grandes familles génoises ou florentines dans la préparation des expéditions, on associe volontiers Venise au commerce du Levant faisant de cette dernière cité une farouche opposante à la route du cap. Les voyages d'Alvise da Mosto montrent une situation plus complexe. Les cités italiennes, dont Venise, laissaient une marge de manoeuvre importante à leurs ressortissants. Dans la cité de Saint-Marc, l'essere (l'être) de la République s'identifiait étroitement à son benessere (prospérité) (Frédérique Verrier, p. 17). La situation était moins libérale au Portugal où l'autorisation de la couronne était nécessaire pour la préparation de toute expédition. Les nobles portugais eux-mêmes manifestent, dès l'origine des expéditions, une certaine pudeur à afficher leur enrichissement grâce aux expéditions commerciales en Afrique. Les Italiens ne connaissent pas ces scrupules et ils déploient une énergie folle dans les découvertes atlantiques (ce n'est pas que le fruit du hasard historique si le continent américain reçut le nom de Amerigo Vespucci). 

Les rois portugais sauront faire preuve de reconnaissance, puisque les ressortissants italiens seront les seuls marchands européens à être acceptés aux Indes lorsque la route du Cap sera ouverte en 1498 par Vasco da Gama. Le récit des voyages du florentin Francesco Carletti (1573-1636) illustrent l'âge d'or du commerce portugais aux Indes.

En rédigeant ses découvertes, Alvise da Mosto ne cache pas ses conceptions politico-religieuses et il aborde l'"Afrique Noire" avec un regard structuré. Ainsi, il se définit moins comme Vénitien ou Italien que comme "Chrétien". L'enjeu religieux est de taille dans ces mondes inconnus. Est-il contaminé par l'idéal portugais des croisades ou son texte a-t-il subi des remaniements ultérieurs dictés par l'Église ? Différentes versions du récit existent et certaines d'entre-elles ont subi des altérations après la mort de l'auteur.

La version que publie Chandeigne laisse voir, comme dans les textes portugais de la même époque, une angoisse face à l'Islam et une obsession du prosélytisme chrétien. Da Mosto n'insiste-t-il pas sur la crédulité qu'un seigneur du Sénégal accorde à la religion chrétienne au détriment de l'Islam dont l'entretiennent pourtant un certain nombre d'envoyés des royaumes islamisés situés plus au Nord en Afrique sur la route des caravanes partant de Tombouctou. Alvise insiste aussi sur la stupeur des Africains devant les caravelles des Européens et la couleur de leur peau. Ils sont comme figés sur place, hypnotisés par les hommes blancs. Si l'auteur est lui-même très intrigué par les cérémonies qu'il découvre au Sénégal ou par l'habileté que possèdent ces hommes pour construire des armes de jet, souvent avec pointes empoissonnées, il remarque néanmoins dans les marchés "l'extrême pauvreté de ces gens" (p. 77). La musique du Sénégal lui paraît également "simpliste et sans esprit". Il constate aussi que la région Sub-saharienne est riche en villages et en hommes mais l'auteur ne développe pas un idéal naturaliste comme le fera plus tard Jean de Léry à propos du Brésil.  Découvrant le peuple des Sereres au Sud des côtes du Sénégal, il écrit :

"Ceux-ci n'ont ni roi, ni seigneur, mais ils honorent certains d'entre eux plus que d'autres, selon la condition et qualité des personnes. Ils ne veulent pas avoir de seigneur et refusent qu'on vende leurs femmes et leurs enfants comme esclaves, comme le font les rois et les seigneurs de tous les autres pays noirs. Grands idolâtres, ils n'ont ni foi ni loi, sont cruels et usent d'arcs et de flèches empoisonnées, à la moindre blessure desquelles il s'en suit incontinent la mort. Les hommes sont très noirs et de belle corpulence (p. 85)."

Il est possible de percevoir ici la crainte de l'animisme qui est celle des explorateurs ibériques au 15e et 16e siècles. L'Islam, religion honnie, apparaît cependant comme garante d'ordre et de hiérarchie. Un protestant attentif aux choix démocratiques comme Jean de Léry sera plus sensible à un mode de vie jugé "naturel" lorsqu'il sera obligé de quitter la colonie de la France antarctique et de vivre avec les autochtones brésiliens pendant deux ans. Ce sera dans le récit de Léry que Jean-Jacques Rousseau puisera l'image du bon sauvage.

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Balthazar Springer, Femme de Guinée et ses enfants, 1508. 

 

Suivant des topoi de l'époque le voyage se poursuit en quête d'un horizon enchanté et l'entrée de la Gambie est annoncée comme une promesse de terre idéale :

"Nous arrivâmes à l'embouchure d'un grand fleuve, dont la largeur nous parut mesurer à première vue de 6 à 8 milles et jugeâmes que ce fleuve devait être celui du pays tant convoité de Gambie. Nous nous figurions qu'à proximité d'un aussi beau fleuve, les terres ne pouvaient qu'être bonnes et riches, regorger d'or, d'épices et d'autres choses précieuses (pp. 87-88)."

Las, les espoirs des explorateurs seront déçus et le pays de Gambie ne tiendra pas toutes ses promesses. Pire, la renommée a précédé la venue des Européens et les Noirs habitant ces contrées les accueillent avec des flèches et des lances, de peur, à juste titre, d'être réduits en esclavage. 

Le récit d'Alvise da Mosto se termine sur l'incapacité à communiquer qui est celle des explorateurs malgré les nombreux interprètes – des esclaves séjournant depuis longtemps au Portugal – qu'ils embarquent avec eux. Ce n'est pas une des moindres richesses de ce récit que de faire apparaître la figure de l'Autre dans son altérité la plus humaine. Comme le texte n'accorde nul crédit aux idées eschatologiques de la fin du monde au bout de la mer et qu'Alvise est d'abord un marchand auquel manque l'érudition scolastique des savants, il contemple les peuples africains avec une curiosité évidente et souvent tente de comprendre leur culture, leurs pratiques, leurs habitudes et cérémonies. Cependant la barrière de la langue est souvent infranchissable et plus d'une fois l'auteur le note à regret. 

Bibliographie:

- Alvise Ca' da Mosto, Voyages en Afrique noire d'Alvise Ca' da Mosto (1455 & 1456), relations traduites, présentées et annotées par Frédérique Verrier, Paris, Chandeigne/Unesco, 2003, (1994).

- Paul Butel, Histoire de l'Atlantique, Paris, Perrin, 2012, (1997).

- Luís Philipe Thomaz, L'expansion portugaise dans le monde. XIVe-XVIIIe siècles, Paris, Chandeigne, 2018.

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