Jeunes Sénégalais: la lutte des générations (première partie)

Au Sénégal, on n'a jamais autant parlé de générations. « Je compte organiser l’alternance générationnelle avec les jeunes leaders politiques qui auront moins de contradictions entre eux  », disait Abdoulaye Wade à Thiès lors de la campagne du premier tour. Alain Juppé himself s'était emparé du super concept. Le premier février, il déclarait que Paris avait «souhaité que le passage de générations soit organisé. » Une manière subtile de dire au vieux: « Place aux jeunes! »

Au Sénégal, on n'a jamais autant parlé de générations. « Je compte organiser l’alternance générationnelle avec les jeunes leaders politiques qui auront moins de contradictions entre eux  », disait Abdoulaye Wade à Thiès lors de la campagne du premier tour. Alain Juppé himself s'était emparé du super concept. Le premier février, il déclarait que Paris avait «souhaité que le passage de générations soit organisé. » Une manière subtile de dire au vieux: « Place aux jeunes! »

 

Au Sénégal, on ne vous apprend rien, les jeunes représentent une très grande partie de la population. Plus de 40%, c'est le chiffre annoncé en général.

Pourtant, comment établir la moindre généralité sur cette jeunesse hétérogène, qui va grandir et constituer le Sénégal de demain? Entre les jeunes des confréries religieuses, les jeunes des partis politiques, les jeunes étudiants qui manifestent contre les grèves de leurs professeurs, les jeunes mécaniciens, les jeunes marchands ambulants, les jeunes émeutiers de la campagne électorale, les jeunes de bonne famille, les jeunes chômeurs, les jeunes de retour d'une migration en Europe, peut-on vraiment trouver des points communs? Un intérêt général, un rêve ou une vision commune peut-il prendre le pas sur la survie individuelle ou familiale, dans un contexte marqué par la paupérisation et la précarisation, non seulement du travail mais aussi de la vie elle-même?

Dans cette armée dépareillée des jeunes, chacun aura l'attitude politique qu'il se sera choisie, et là encore les généralités ne valent rien.

 

Le jeune, la fac et la prison

 

Entre jeunesse et politique, la rencontre se fait souvent, comme dans d'autres pays, sur les bancs de la fac. Combien de ténors de la politique sénégalaise actuels ont fourbi leur mousqueton à l'UCAD? Combien ont appris la verve, le courage, le charisme, combien ont frotté leurs idéaux aux gaz lacrymogènes ou aux armes policières de l'époque? Combien ont fait de la prison, et s'en glorifient d'ailleurs, car la prison, ça vous forge, ça révèle l'arbitraire du pouvoir en place? Quelque part au Sénégal, le charisme de l'homme politique est ce mélange d'intellect, de verve d'avocat, mais aussi de martyre et de combattant. La nouvelle génération ne déroge pas à la règle, on le voit avec les événements récents, cette gloire de la jeunesse qui sort de prison: Thiat de Y'en A Marre, en garde à vue en août 2011 pour offense au chef de l'état; Simon et Kilifeu, de Y'en A Marre aussi, condamnés en mars 2012 à trois mois avec sursis pour participation à une manifestation illégale; Malick Noël Seck, arrêté en novembre 2011 puis grâcié présidentiellement, pour menaces de mort sur les membres du Conseil Constitutionnel (il avait en réalité écrit une lettre un peu ambigüe); le même en février 2012, pour détention illégale d'armes blanche; Barthélémy Dias, le jeune maire de Sicap Mermoz, qui a « pété un plomb » et tiré comme un cow boy, quand des centaines de nervis armés sont arrivés pour caillasser sa mairie. Il croupit toujours à l'ombre, en attendant que l'enquête sur la mort d'un des nervis fauché par balle avance. Thierno Bocoum et ses acolytes des Jeunesses de Rewmi, le parti d'Idrissa Seck, début 2012 pour manifestation illégale... Ils sont nombreux, les jeunes de l'opposition qui ont gravé leur nom dans la pénombre des geôles des gardes à vue de commissariat ou de Rebeuss, la prison centrale. Et chaque fois qu'il en sort un, il se dit « plus déterminé que jamais », comme si son sort avait prouvé l'arbitraire.

 

Le jeune, la pierre et le doigt d'honneur

 

L'autre jeunesse, celle qui ne va pas à l'école, qui ne s'implique pas d'habitude en politique, a récemment montré un autre de ses visages. La face émeutière, celle qui veut tout cramer par ras-le-bol. Celle qui a fait frissonner le Sénégal et bouillir la marmite des spéculations sur la violence. Si parmi eux, certains étaient politisés, affiliés, réellement partisans, une bonne part de ceux qui érigeaient des barricades, lançaient des pierres à la police, mais aussi, on l'a vu dans d'autres circonstances, pillaient les boutiques ou les maisons de ministres (ce qui s'est passé lors des émeutes du 27 juin) n'ont pas leur carte d'électeur. La violence qu'ils ont exprimée ne relève pas de l'opportunisme politique. On ne peut pas dire non plus qu'il s'agisse de « profiteurs » ou de jeunes désoeuvrés qui n'ont rien d'autre à faire, même si le facteur de l'ennui dû au chômage est quand même déterminant dans la manifestation. Ils sont en fait assez difficiles à cerner: ils veulent du changement sans pour autant croire en la politique ou en la démocratie. Ils sont déterminés, rompent avec le fatalisme de leurs parents, sans pour autant montrer leurs rêves ou leurs espoirs.

 

Ils représentent en cela quelque chose de nouveau au Sénégal. Ils représentent un doigt d'honneur brandi à la face de l'état, des partis, du système. Ils ne représentent qu'eux, leurs revendications ne sont pas vraiment formulées, mais ils disent tellement de choses. Ils s'emparent d'un slogan, « Wade dégage », par exemple, mais leur lutte va finalement bien au delà, plus qu'une lutte des classes, elle est peut-être cette nouvelle forme de lutte que connaissent ou vont connaître bien des pays au monde: la lutte des générations, pour un monde meilleur peut-être, mais surtout pour une justice générationnelle, pour des droits à un avenir, Pour que cesse, au Sénégal et peut-être ailleurs, cette vieille discrimination qui fait du jeune le bouc-émissaire social par excellence, le dernier des considérés, l'abruti duquel on se moque. Wade avait raflé le vote des jeunes en 2000 avec cette magnifique sortie, lors d'un meeting: « que ceux qui n'ont pas de travail lèvent la main! Je promets de leur trouver un emploi ». Comme on a coutume de le dire ici, 12 ans après, leurs mains sont toujours levées. Ils ont été les vrais perdants de ces 12 dernières années.

Et pendant que leur horizon socio-professionnel se rétrécissait, leur accès à l'information sur le monde s'élargissait, leur champ des possibles n'était plus verrouillé par un parti quasi-unique et des médias aux ordres, mais bien par des contraintes physiques et sociales qui les condamnaient à rester bloqués dans leur chômage, leur ennui, leur pauvreté, leur dépendance vis à vis des anciens. Une donne qui va peut-être changer.  (A suivre)

 

 

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