Qui est qui, qui vaut quoi? Température préélectorale au Sénégal

Les manifestants sont-ils fatigués ? Le fatalisme, sérieusement ébranlé par le courage et la détermination de cette frange du peuple qui n'a pas eu peur d'aller jeter des pierres sur la police, a-t-il repris le dessus? Rien n'est moins sûr. A quelques heures de l'élection, il est temps de faire l'état des lieux de quelques forces politiques en présence.

 

(A lire avant dimanche soir...)

 

On peut le dire, il ne reste plus que quelques heures avant l'élection présidentielle. Rien n'est fait, rien n'est clos, tous les scenarii sont encore possibles. Incroyable ce souffle qui règne à Dakar, en même temps que le vent qui ne cesse de souffler du Nord depuis des semaines.

Il n'y a plus eu d'émeutes depuis quelques jours. Un bail qu'on n'a pas attendu que le pire se produise, l'oreille vissée à la radio, à frémir et à entendre les leaders de l'opposition se succéder à la tribune médiatique pour dénoncer, harasser, révéler, invalider, accuser.

Quelques jours quand même qu'on a arrêté le décompte des morts. Rappelons que le dernier, Ousseynou Seck, a succombé à ses blessures. Sa mère est allée le chercher, lundi matin, au commissariat de police de la Patte d'Oie à Dakar. Ils le lui ont rendu mourant.

 

Le piège argumentaire

 

Les leaders de l'opposition, à force de rester arc boutés sur leur position, se retrouvent pris au piège de leurs arguments. Ils veulent aller au scrutin. Oui, mais seulement si Wade n'est pas candidat. Or Wade est vraisemblablement candidat. Un quatorzième des 91 millions de bulletins de vote est imprimé à son nom. Le pouvoir s'est braqué, il l'a fait savoir, en convoquant la presse nationale et internationale tous les jours au Palais de la République cette semaine, comme des sous-fifres, pour les rappeler à l'ordre et leur marteler que le scrutin aura lieu, que la violence c'est la faute à l'opposition et que d'ailleurs, un candidat dont on taira (si mal) le nom par respect pour lui est en train de mener un gigantesque complot contre l'état.

 

Macky, la troisième voie biaisée

 

Il y a Macky Sall, qui a tenté de faire illusion de sein de l'opposition par pur opportunisme. Il a rallié le M23 pour le quitter dès les débuts de la campagne, afin de sillonner les routes et de recueillir les bravos, pas les grenades lacrymogènes. Il est actuellement perçu comme une force politique médiane, une troisième voie entre Wade et les autres. Un traître à Wade depuis bien longtemps, un traître à l'opposition depuis peu. Mais qui a son électorat et sa popularité en bandouillère. Et sa certitude de gagner. Le seul point commun qu'il a désormais avec l'opposition, c'est sa volonté de ne reconnaître aucune victoire de Wade: il mettra en place un gouvernement parallèle si cela arrive. Bref, il se veut l'Alassane Ouattara de cette élection, une position renforcée par le soutien que le gouvernement français, selon plusieurs sources, lui témoigne.

 

Wade le musclé

 

Il y a Wade, un gros poisson, qui comme dit plus haut a multiplié les messages ces derniers temps. Etrange de parler de radicalisation de la part du pouvoir, mais le fait est là. En ne se fendant pas même d'une déclaration publique après les morts de la répression policière de son ministre Ousmane Ngom, en traitant la contestation de « brise de mer », en refusant de répondre aux questions des journalistes mais également à toutes les requêtes des candidats, y compris les autorisations de manifester, en multipliant les arrestations arbitraires et les frustrations, bref en se maintenant campé dans ce silence obtus, sans réplique et convaincu de son bien fondé et de sa victoire prochaine, Wade a initié un bras de fer que les différents candidats essayent de tenir. Et ils sont tous différents, à se relayer à la table des paris.

 

Guerriers et stratèges: le M23 dans tous ses états

 

Ceux qui font l'actualité brûlante, ce sont ceux qui vont au feu. Ils n'y sont pas tous en même temps, ils se passent le témoin en quelques sortes et parmi eux se trouvent également des non candidats, comme Youssou Ndour ou Alioune Tine. Parmi les candidats, ceux qui vont tenter leur chance dimanche, citons simplement Ibrahima Fall, Cheikh Bamba Dièye, Idrissa Seck et dans une moindre mesure Ousmane Tanor Dieng et Cheikh Tidiane Gadio. Ils ont su se placer en réels résistants devant les caméras, ils sont les meilleurs incarnateurs de l'esprit M23, à, ceci près qu'ils sont motivés différemment.

Ibrahima Fall a l'indignation véritable et le courage du nouveau venu dans le champ politique. On ne peut attaquer sa bonne foi et sa bravoure face aux gaz lacrymogènes en a impressionné plus d'un. Il est peut-être l'un des seuls qui, en dépit de sa candidature, a une vision plus historique qu'électoraliste. Il en va un peu différemment de Cheikh Bamba Dièye, maire de Saint Louis, déjà candidat en 2007, qui de son côté sent peut être que pour compter par la suite parmi les grands politiciens du Sénégal, il lui faut un baptême du feu, une action d'éclat. En avril 2011, à la surprise générale, il s'était enchaîné aux grilles de l'Assemblée Nationale. Ces coups médiatiques, comme l'acharnement de la police sur sa personne lors des dernières manifestations, transforment son image d'intellectuel un peu retranché en celle d'un homme d'action, d'un guerrier. Un parfait moyen de se faire connaître.

 

Idrissa Seck et son cortège de jeunes énervés nourrit un dessein un peu similaire, mais à la vision plus court-termiste. Beaucoup plus connu que les deux autres, il espère peut-être rallier les suffrages de ceux qui voudraient les choisir comme les hérauts du M23 mais craignent une victoire de Wade au premier tour, et iront donc voter utile. Idrissa Seck a annulé sa campagne pour se consacrer entièrement au retrait de la candidature de Wade, là où on l'attendait jouer solo pour rafler des voix. Il a vu un créneau dans ce M23 qui va au front mais n'a pas de véritable leader.

 

Out sans l'être

 

Moustapha Niasse se maintient depuis le début. Les drames qui ont endeuillé sa campagne (5 morts en une semaine, deux accidents de la route) l'ont placé un peu à l'écart du débat, par respect pour sa sensibilité: après le premier accident, il a passé trois jours à se recueillir auprès des familles de ses militants tragiquement disparus. En tant que candidat de Benno Siggil Senegal et ancien premier ministre, sa réputation et sa campagne ne sont finalement plus à faire. Il fera partie du top 3, même une campagne en sous-marin ne peut ébranler cette certitude.

 

Plus difficile est la tâche pour Ousmane Tanor Dieng. On le sent hésitant entre l'envie d'aller au front (sur lequel il est plusieurs fois arrivé en retard avec son cortège, comme la cavalerie dans les westerns) et celle de battre campagne en bon candidat du parti le mieux structuré du Sénégal, le Parti Socialiste, qui a fait, est-il besoin de le rappeler, 40 ans au pouvoir. Il n'a pas le charme des combattants lacrymogénisés, ni le charisme ambigü de ceux qui battent campagne sans complexes en évacuant la question de la légalité de la candidature de Wade. Mais il a un parti et de nombreux militants.

Celui qui ne fait pas partie du top 4 mais qui pourtant crée la surprise, non par sa popularité ou son image, c'est Cheikh Tidiane Gadio. C'est sa force de proposition et son radicalisme, seul véritable pendant théorique à celui du pouvoir, qui lui garantissent une place de choix dans les médias. La création d'un Conseil National de Transition si Abdoullaye Wade se présente effectivement à l'élection de dimanche est loin d'être une boutade. Il est quelque part le fer de lance théorique de la résistance. Et il continuera de l'être après le scrutin, quoiqu'il arrive.

 

Restent Amsatou Sow Sidibé, Diouma Dieng Diakhaté, Djibril Ngom, Doudou Ndoye, Oumar Khassimou Dia, Mor Dieng. Ne leur déplaise, leur campagne parfois de qualité (celle d'Amsatou Sow Sidibé par exemple, qui se révèle, en tant que femme de droit, être une vraie force de proposition idéologique) reste noyée par le bras de fer tripartite entre le M23, Abdoulaye Wade et le camp Macky Sall, qui phagocyte le paysage médiatique.

 

Finalement, cette campagne électorale inédite est l'occasion pour chacun de voir ce qu'il pèse, à la fois dans les suffrages et dans les médias. C'est l'occasion pour chacun de s'offrir une nouvelle personnalité. Et pour les Sénégalais, de jauger pour la suite ce que valent leurs politiciens face à l'adversité, cette période dure, mais inévitable, de l'histoire du pays.

 

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