Jeunes Sénégalais: le hip-hop, le Sopi, et le fatalisme (2)

Pour ce second tour de la présidentielle sénégalaise, l'enjeu des jeunes est moins celui de leur poids électoral que celui de leur vision. Choisir entre Abdoullaye Wade et Macky Sall revient en fait à opter pour la continuité ou pour la rupture, pour le connu ou pour l'inconnu, pour le statu quo ou pour l'avancée (avec les risques qu'elle comporte).

Pour ce second tour de la présidentielle sénégalaise, l'enjeu des jeunes est moins celui de leur poids électoral que celui de leur vision. Choisir entre Abdoullaye Wade et Macky Sall revient en fait à opter pour la continuité ou pour la rupture, pour le connu ou pour l'inconnu, pour le statu quo ou pour l'avancée (avec les risques qu'elle comporte).

 

 "Sopi pour toujours!"

 

Un des points intéressant de ce scrutin, est d'ailleurs que la spéculation sur le changement a tellement gagné la sphère politique, qu'elle est devenue, pour certains leaders locaux de l'opposition, une raison de braver les consignes de vote de leurs dirigeants nationaux, pour rallier le camp de Wade. L'argument: si Macky est élu, il fera un puis, sans doute, deux mandats. Dix ans encore à attendre, donc, la victoire présidentielle de leur candidat. Si Wade l'emporte, il restera entre trois ans (ce qu'il a annoncé) et cinq ans (la durée officielle de son mandat). C'est à dire que certains transhumants préfèrent faire le pari du changement pour dans cinq ans, une échéance à laquelle leurs leaders auront de nouveau de réelles chance de tirer leur épingle du jeu.

Que le calcul soit juste ou pas, il révèle bien cette idée de nécessité de tourner une page et de changer d'ère. Les transhumants arguent souvent que Macky ne sera que la continuité de Wade et doutent de sa capacité ou de sa volonté à faire table rase.

Le changement et son désir, c'est ce qui a mené Abdoullaye Wade au pouvoir en 2000. « Sopi » est son slogan qui a sans doute le mieux duré en douze ans, au point de tomber dans le paradoxe « Sopi pour toujours », le changement, ou l'alternance, pour toujours, c'est à dire le changement dans le statu quo.

Ceux qui ont supporté Abdou Diouf en 2000 étaient les indéfectibles de ce que l'on pourrait appeler « l'ancien régime ». Ancien régime, qui, malgré la démocratie, avait des apparences d'une quasi monarchie, avec le verrouillage des sphères politiques, médiatiques, mais aussi morales.

 

L’idéologie du changement

En ouvrant la porte du changement, en 2000, le Sénégal s'est lancé dans le vide, a opéré une forme de révolution par les urnes. Or, les jeunes étaient à la pointe de cette révolution, car c'étaient eux qui ne comprenaient plus le régime socialiste, son ennui, son immobilisme, son incapacité à résoudre le problème de la Casamance, son côté ringard enfin! En ouvrant cette porte du changement, un vent neuf a balayé le Sénégal, et pour reprendre une comparaison du chef de l'état, il s'agissait plus d'un ouragan que d'une simple brise de mer. Transhumance politique, scandales financiers, sensationnalisme médiatique, dégradation des moeurs (un des thèmes-clés de la campagne 2012), corruption, richesse indécente, pouvoir des marabouts, tout a valsé dans une tourbillonnade sans fin dans laquelle seul le grand alchimiste, Abdoulaye Wade, tenait les cartes en main, à coups de millions publics.

Voilà pourquoi les jeunes ont été spoliés de leur révolution par les urnes. Voilà pourquoi les jeunes d'aujourd'hui sont encore différents de ceux de 2000: outre qu'ils ont 12 ans de moins, ils n'ont pour la plupart, connu ni l'ère Senghor, ni l'ère Diouf, reléguées à de simples références de l'histoire à leurs yeux. D'une certaine manière, ces jeunes de 2012, quels qu'ils soient (on a parlé par ailleurs de leur diversité) sont sortis ex-nihilo. Ils n'ont d'autres références que le wadisme, qu'ils peuvent honnir ou adorer. Ils sont comme qui dirait préservés d'un certain complexe de l'histoire. Ils ne peuvent pas faire confiance à leurs parents, qui soit ont soutenu Wade et se sont trompés en pensant qu'il résoudrait leurs problèmes, soit ont soutenu un régime destiné à s'écrouler car inadapté au 21eme siècle. Ces jeunes ont la lourde charge sur les épaules d'organiser à présent la vraie alternance: non plus celle des idéologies, mais bien celle des générations.

En effet, comment penser l'idéologie au Sénégal après 2000? Transhumance politique, multiplication des petits partis aux noms plus poétiques les uns que les autres (le Sénégal compte à l'heure actuelle 174 partis politiques!), instabilité chronique du paysage politique, marqué par l'argent-roi et les promesses non-tenues, nombreux sont les facteurs qui sont venus ronger la bonne vieille dualité socialisme-libéralisme au Sénégal. Et on l'a bien vu avec cette campagne électorale, la traversée du désert n'est pas finie pour le parti socialiste (dont le candidat a à peine dépassé les 11%), et le discours libéral se pare de toutes les couleurs de l'état-providence dans la bouche de très nombreux candidats. Autant dire que ce n'est pas là que les Sénégalais attendent leurs futurs leaders au tournant.

 

Jeunesse incomprise, qui brise le cercle du fatalisme

 

La jeunesse sénégalaise est profondément hétérogène, et parfois bien incomprise du reste de la sphère sociale. On se rappelle, durant les manifestations préélectorales, du regard porté par les médias locaux sur ces jeunes énervés, à la fois affectueusement appelés « khaleyi » (les enfants, gamins, les boys) mais en même temps considérés comme un phénomène un peu monstrueux, atypique, effrayant. Leur détermination, et leur violence. Leur bravoure et leur folie. Jeunes patriotes ou jeunes voyous ? Comme si les classes intellectuelles plus âgées échouaient dans l’exercice de comprendre les attentes de la jeunesse. Comme si, eux, n’étaient pas passés par là.   

Jeunesse incomprise donc, mais objet de toutes les attentions. Pas seulement de la part des candidats, qui savent qu’il faut lui plaire. Journalistes, chercheurs, acteurs sociaux saisissent d’ailleurs toujours bien l’enjeu de cette jeunesse en colère et aux revendications floues, et il y a de la tendresse de la part des classes plus âgées, pour cette jeunesse. Le Laboratoire de l’Imaginaire de l’Institut Fondamental D’Afrique Noire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar a organisé entre les deux tours une table ronde justement sur le Sénégalais de l’avenir. C'est-à-dire le Sénégalais d’aujourd’hui en devenir. Un individu que s’est proposé d’incarner le mouvement Y’en A Marre via son Nouveau Type de Sénégalais. Pour ce mouvement de jeunes rappeurs et journalistes, c'est très clair. Le Sénégal ne sera plus le même dans 10 ans. Car les Sénégalais ne seront plus les mêmes. Le 23 juin 2011 a mis le feu aux poudres de la conscience. Religion, extérieur, occident, environnement, femmes. Les relations avec les facteurs les plus fondamentaux du Sénégal vont changer. Et le NTS va émerger, sorte de surcitoyen  hyperconscient et sensibilisé, sur qui repose finalement tous les espoirs, responsable individuellement de la collectivité sénégalaise, par son esprit critique, son courage citoyen, son autodiscipline, sa capacité de remise en cause, sa maturité et son dynamisme. Et c’est le NTS lui-même qui permettra l’émergence du Sénégal. *

 

La fracture hip-hop

 

Illusion, doux rêve, réelle semence citoyenne ? toujours est-il que ce NTS a l’immense talent de rompre avec un certain fatalisme héréditaire, qui faisait du jeune de toute époque celui qui perpétue le combat parental de la vie quotidienne, galérien après son galérien de paternel. Et ce n’est pas un hasard, mais c’est dans la scène hip-hop sénégalaise que s’est d’abord opérée cette rupture avec le modèle parental. La musique, toute sorte de musique, a été depuis les années 80 et avant, l’interdit familial. Milieu de débauche, de drogue, de banditisme, les jeunes artistes en voyaient de toutes les couleurs avant d’obtenir la confiance de leurs parents pour s’adonner à leur passion. Le hip-hop a été particulièrement stigmatisé, pour sa violence, ses mauvais exemples, ses dérives. Mais le hip-hop « galsen » (sénégalais en verlan) est finalement apparu comme un mouvement très conscient, qui réussissait à chanter l’échec des autres générations sans les vexer ou les indexer. C'est-à-dire qu’au lieu de subir la déchéance du niveau de vie par rapport à leurs parents, au lieu de vivre les mêmes souffrances accumulées, le hip-hop galsen a réussi l’exploit de rompre la chaîne de la transmission du fardeau familial, en le chantant, en l’exprimant en toute honnêteté. Comme si, lorsqu’ils étaient petits, les rappeurs avaient compris très vite, en observant leurs parents, le calvaire qui deviendrait le leur en grandissant. Et avaient choisi la musique comme échappatoire. Il faut d’ailleurs souligner qu’en tous les cas à Dakar et en particulier dans sa banlieue, le mouvement hip-hop génère des emplois, et permet de vivre (très modestement, certes) à de très nombreux jeunes, frappés par un chômage endémique.

Il n’y a pas de corrélation hasardeuse entre la vitalité de la scène hip hop sénégalaise et la force des mouvements de jeunes,  aussi bien que la soif de changement que connaît le Sénégal aujourd’hui.

Pour ce deuxième tour, qui se déroule au moment où j’écris, on ne peut donc que souhaiter, pour que les jeunes n’aient plus à mourir sous les balles ou les coups des policiers, pour qu’ils n’aient plus à exprimer leur colère par la délinquance, pour qu’ils puissent simplement espérer un sort meilleur que celui de leurs parents et leur rendre hommage, que le « sopi » soit réellement en marche, et qu’il apporte au Sénégal, après un processus électoral digne d’un modèle de la démocratie ouest-africaine, la fierté d'avancer vers un monde meilleur.

 

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