La radio, la cafetière de l'événement

Dimanche tout au long de la journée, et une bonne partie de la nuit, les Sénégalais ont encore vécu un de ces moments privilégié avec leurs meilleures compagnes événementielles, les radios. Les réseaux sociaux, leurs vidéos chocs et leur exhaustivité informative ont encore du chemin à parcourir pour les remplacer dans le coeur de ce peuple de l'oralité. Avec leurs voix suaves ou tranchées, péremptoires ou douces, les radios continuent d'être ces cafetières de l'événement, qui distillent goutte à goutte, seconde par seconde, les parcelles de faits brûlants qui secouent le pays.

Jadis instrument de la colonisation, la radio, avec l'avènement des fréquences privées en 1994, est devenu au fil du temps non seulement un transmetteur idéal, mais un véritable acteur des moments politiques.

Ce besoin de radio a toujours été là. On ne va pas rappeler la grande chronologie de la radio nationale dans les événements post indépendance, et comment la radio a pu construire l'identité nationale, et comment les journalistes sportifs par leurs descriptions alambiquées ont écrit les pages d'or d'un média « toujours plus proche de vous ». Passons sur les émeutes de 1988-1989, quand les postes à ondes courtes suscitaient de véritables engouements car eux seuls permettaient de capter Radio France Internationale, quand la radio nationale faisait le black out total sur ce qui se passait, à deux pas des auditeurs.

Les radios libres ont porté Abdoulaye Wade au pouvoir en 2000. Elles l'ont accompagné, et avec elles toute cette foule de jeunes ou de moins jeunes qui criaient « sopi » (le changement). Elles avaient eu à lutter, comme Wade, comme le peuple, contre la mainmise du pouvoir socialiste sur tout, contre cet édifice imposant, stable, pacifique, aussi ramifié qu'une termitière et qui s'écroula comme du sable avec la victoire de l'opposant historique.

La radio n'est pourtant pas l'épouse fidèle et aimante d'un peuple absolument confiant et émerveillé. Elle est parfois mauvaise maîtresse, subit des critiques, se fait mesquine et vile. Elle se trompe et elle trompe de temps en temps. Mais le peuple et elle se rabibochent toujours dans les moments de crise.

 

La journée de dimanche a été une journée où chacun pouvait, après avoir voté, rester chez soi tranquillement à écouter passer le café. Nul besoin de s'égosiller : les observateurs de l'Union Européenne, de la CEDEAO, de la société civile, et les radios privées étaient là. Elles avaient posté un reporter dans presque chaque bureau de vote. Et quand on manque de reporters, ils y a les techniciens qui sont en congé, il y a les comptables, les secrétaires, les administrateurs, les animateurs, qui se coltinent la tâche d'errer de bureau de vote en bureau de vote à la traque de la moindre anomalie. Ce n'est pas un phénomène de mode. C'est un fait. Ce que l'on entend, c'est ce qui est. Ce que le reporter (ou le technicien) dit, c'est ce qui est. Quand le reporter a peur, on a peur avec lui.

Dimanche, donc, le flot sans fin des correspondants s'est égrené dans les oreilles. A chaque étape, sa particularité, même quand « tout se déroule normalement ». Le roi d'Oussouye qui délivre son message de paix au sortir du vote. La candidate Diouma Dieng Diakhaté, qui, sous les yeux d'un journaliste absolument épaté, doit retourner voter car elle a oublié son enveloppe dans l'urne. Les nervis qui tournent autour des bureaux de vote à Kaolack. Le chef de l'état sous les huées. Ces deux personnes qui n'ont pas pu voter faute de cartes d'identité aux Parcelles Assainies. Le retard du président du bureau de vote à Cambérène. Pas d'exhaustivité. Mais un tel pointillisme dans le tableau, que l'image globale en sort vive et nette.

C'est aussi dans ces moments-là que les radios se rappellent que le Sénégal n'est pas que Dakar, et qu'elles renvoient finalement, depuis leur position ultra-centralisée, le reflet non distordu d'un pays qui participe tout entier à la tâche nationale.

 

Les radios sont les premiers observateurs électoraux. En 1996, pendant les élections locales, c'est sous les yeux médusés du reporter de la radio SudFM qu'un des membres du bureau de vote emporte l'urne sur sa tête, pour disparaître on ne sait où. Depuis les radios se sont multipliées, ont pris du galon, et sont le big brother des élections. Tout en ondes, et rien qu'en voix.

 

A la fin de la longue journée d'hier a commencé une étrange mélodie sur les ondes des radios sénégalaises. Les reporters qui avaient traîné leurs basques dans les bureaux de vote depuis 8h du matin, devançant pour certains les membres administratifs et les observateurs, ont entamé la douce mélopée des chiffres. Ce sont les petits flux qui ont commencé. Les lieux de vote de 25 ou 30 électeurs, Moustapha Niasse 9 voix, Abdoulaye Wade 10 voix, Macky Sall... On pouvait établir les scores voix par voix. Sans aucun ordre apparent, juste celui, hasardeux, de la publication des résultats, en fonction de la diligence des scrutateurs, des dépouilleurs et des compteurs, et de la qualité de la liaison téléphonique entre le bureau de vote et Dakar la centrale. De Sédhiou à Podor, du Point E à Tambacounda, les auditeurs ont fait le tour du Sénégal plusieurs centaines de fois ce soir-là. Pas de recul, pas de globalité. On analysera plus tard. L'urgence c'est de faire tourner la machine à distiller. On n'établit pas de tendances, on le fera quand on aura le temps. Pour l'heure, c'est le bureau de vote sis à l'école numéro 3 de Niary Tally à Dakar qu'il faut appeler. Ne perdons pas de temps, il est précieux. La moindre goutte de café apporte saveur à toute la tasse.

Ce travail de fourmi a épuisé non seulement les personnels de radio, mais également les auditeurs. Ils sont restés jusque tard dans la nuit (deux heures, trois heures du matin), à se laisser bercer par la douce musique. Le glouglou de la cafetière a mis du baume apaisant sur les coeurs énervés. Puisque ce glouglou nous chuchotait déjà: les résultats sont serrés partout. Je me suis endormie au son des chiffres détachés par ces 1000 voix différentes. Cela aurait pu être vertigineux, angoissant, mathématique finalement. Mais ça n'était rien d'autre que de me rappeler à chaque instant qu'ici ou là, une personne avait voté pour Mor Dieng, ou 147 pour Idrissa Seck. Toutes ces personnes qui étaient venues au cours de la journée déposer leur voix dans l'urne ne pouvaient que murmurer une légère comptine de démocratie à mes oreilles. Un murmure bien agréable après toutes ces tensions.

Ce matin, tout était calme. On sentait que le Sénégal avait bien dormi.

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