« Les Noirs et les Arabes » : le conflit de l’Azawad est-il une guerre de couleur ?

Le président mauritanien a-t-il soutenu, armé, financé les rebelles de l’Azawad au Mali ? Certains le pensent en Mauritanie, comme l’Initiative pour la Résurgence du Mouvement Abolisionniste, l’IRA, une organisation qui lutte contre l’esclavage. Soutenue par Amnesty International et d’autres ONG de droits de l’Homme, IRA Mauritanie a construit une lecture de la sous-région qui pose des questions. Au cœur de cette lecture, la problématique de la race, ou, si l’on préfère, de la couleur de peau. La vieille querelle des Arabes et des Noirs. Les marchands d’esclaves et les esclaves. Les empires du Ghana, du Mandé, songhai, dominant les touaregs nomades. Un rapport de domination caricatural, dans un sens et puis dans l’autre, traversé par les statuts économiques, de marchands, d’éleveurs nomades ou sédentaires. Des histoires de chefs et de soldats. Une dualité sur le continent africain et dans la diaspora, sans doute ridicule, mais toujours d’actualité, au moins dans une portion de l’imaginaire collectif.

 

En 1958, 300 chefs touaregs de l’Azawad avaient demandé à ne pas être rattachés à la fédération du Mali, mais à être intégrés à l’espace algérien, encore département français. Ils avaient même envoyé une lettre au Général de Gaulle. Motif : l’incompatibilité de leurs modes de vie. Le Général ignora royalement leur requête.

 

Ce que dit l’IRA Mauritanie, c’est que dans la lignée de la discrimination d’état instituée par le pouvoir mauritanien depuis plusieurs générations (les coups d’état militaires s’étant succédés mais mettant toujours au pouvoir les Arabo-berbères), le pouvoir mauritanien cherche à instaurer dans la région une hégémonie et une suprématie maure, arabe, touarègue, sur les populations noires.

 

Par chez nous, on abhorre tout ce qui concerne les questions de race. Le terme lui-même est honni. Mais hors de chez nous, la couleur existe, visible, elle est significative voire symbolique, et elle est constituante de l’histoire. « Hors de chez nous », c’est peut-être aussi dans certains quartiers dits "défavorisés" où le mélange des deux couleurs ne se fait pas forcément, empêche parfois des amoureux de s’aimer, crée parfois des bandes et des degrés dans le racisme.

La Mauritanie est peut-être l’un des pays qui cristallise le plus les tensions, la méfiance, le sentiment de domination. La Mauritanie, où selon de nombreuses sources, l’esclavage perdure, cette pratique sans doute la plus ancienne de la discrimination entre les deux couleurs. La Mauritanie a aboli l’esclavage en 1981, l’a criminalisé en 2007 et prétend s’attaquer à la réalité des faits avec par exemple cette loi de 2011 réglementant le travail domestique. Un trompe l’œil à destination de la communauté internationale, pour l’IRA, qui évoque 20% d’esclaves dans le pays (600 000 personnes) et une pratique généralisée jusque dans les plus hautes sphères. Chacun sait qui est qui ; nul n’est dupe des lois et des réformes. Ainsi, le droit au retour encadré par le HCR pour les Négros Mauritaniens déportés au Sénégal et au Mali, et qui a permis à 35 000 personnes de revenir en Mauritanie, se solde souvent par un échec : considérés comme des parias, privés de leurs terres, de travail, de leurs droits les plus élémentaires, les ex-déportés rencontrent un sort pire que celui de réfugié. Ainsi, le recensement, enclenché en 2011 par l’état mauritanien, et censé établir la proportion réelle de Noirs et de Maures dans la société, ne serait pour certains qu’un moyen de plus d’officialiser la discrimination et de priver certains de leur nationalité, en exigeant des documents inappropriés pour certains (les Noirs) et par pour d’autres. D’autres exemples encore, comme ces expulsions récentes de Sénégalais du territoire mauritanien pour « raisons de sécurité ».

Les Noirs du continent dénoncent souvent une discrimination à leur égard de la part des populations arabes, berbères, maures, bref, de ceux qui ont la peau plus claire. Une discrimination que leur renvoient ces derniers. Et qu’importe souvent qui est en majorité et en minorité. On se souvient du Soudan, des mercenaires noirs de Khadafi, on entend parfois les appels des étudiants subsahariens discriminés dans les pays du Maghreb. Au Sénégal, les habitants des pays du Golfe ou du Maghreb regardent de haut les confréries maraboutiques, une dérive "malsaine" de l'islam à leurs yeux.

N’oublions pas Cheikh Anta Diop, dont les travaux tendaient à démontrer que l’Egypte pharaonique était peuplée de Noirs, et non de « teints clairs », afin de faire noir ce passé glorieux. L'enjeu est quasi civilisationnel.

 

Il y a donc peut-être une lecture plus raciale à avoir de l’indépendance de l’Azawad. Les rebelles touaregs ont pu justifier leur velléité d’indépendance par la discrimination dont ils faisaient l’objet de la part du gouvernement malien, et la haine que leur vouait la société noire. On a vu aussi les femmes maliennes s’attaquer aux Touaregs de Bamako après les massacres d’Aguelhoc. En même temps, d’autres facteurs donnent tort à cette lecture. Tout d’abord, l’impossible entente entre les groupes armés et les rebelles touaregs, qui se disent laïcs. Pas d’imposition de la charia dans le programme des membres de l’Azawad. Pas de solidarité à ceux qui veulent "purifier" l’Afrique Noire. De même, la présence, documentée par plusieurs sources crédibles, de plus en plus forte de Subsahariens dans les rangs d’AQMI empêche de lire dans le groupe terroriste une idéologie de la couleur.  A citer encore, le vivre-ensemble, qui a pu être possible dans bon nombre de pays.

 

Si une lecture de la couleur dans certains conflits africains est forcément dangereuse, elle ne doit pas non plus être un tabou. Car certains l’ont, on ne peut le nier. Et tant que les frustrations liées à la couleur de la peau ne pourront être dites officiellement, elles resteront tapies dans les esprits, prêtes à générer tout un tas de clichés mortels. L’Afrique est un grand continent, au sein duquel on considère souvent le Maghreb comme une exception. L’unité africaine a-t-elle un sens dans ce cas ? Peut-elle se construire si les Noirs et les "Arabes" ne se regardent pas dans le blanc des yeux pour confronter leurs "modes de vie incompatibles"? L’un des plus grands chantres de l’Union Africaine, c’est en tous les cas ce qu’on en dit au Sénégal, fut quand même le Libyen Mouamar Khadafi.

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