Le Sénégal irréprochable, du sommet de l’état jusque sous les jupes des filles

Alors que les audits de l’ancien régime ont déjà commencé, le couplet de la décadence des mœurs n’a jamais été aussi bien entonné. La corruption de l’administration et celle des corps semblent bien relever du même discours.

 

La semaine dernière, les journaux n’ont parlé que de cela. Une vidéo montrant des jeunes filles s’adonnant  à des pratiques lesbiennes « choquantes » a fait le tour des journaux, et régalé les chroniqueurs. La décadence des mœurs est une « réalité ». On a en a désormais la preuve. Non que le phénomène soit nouveau. Cela fait longtemps, depuis toujours, presque, que les médias et la société civile (notamment les ONG à caractère religieux) s’arrachent les cheveux à se demander ce qui passe par la tête de ces Sénégalais qui font n’importe quoi avec leur corps. Ce sont surtout les femmes qui sont indexées. Les indices de la décadence se trouvent essentiellement dans les sphères féminines, que les « enquêteurs de mœurs » se plaisent à explorer : le mbarane (traduit souvent par la collection d’amant, ou « l’art de plumer les hommes » selon certains journaux) le ressal, pratique qui consiste à s’éclaircir la peau, la prostitution banale sont autant de signes dramatiques de l’occidentalisation et de la rupture avec le modèle traditionnel, qui fait habituellement de la femme une brave guerrière du quotidien qui sacrifie tout à son ménage et ses enfants. En revanche, les pêchés « mâles » sont traités avec toute la distance que confère le fait divers juridique : les actes de pédophilie, qu’ils soient pratiqués par des maçons qui alpaguent des petites filles, ou des marabouts qui abusent de leurs élèves, font surface lors des sessions de la cour d’assises. Ils sont des faits. On commente à peine.

Comme souvent, la femme porte la plupart des péchés liés à la sexualité, à l’intime.

Pendant ce temps, les femmes « de bien », qui sont il faut le reconnaître de plus en plus nombreuses à se faire entendre dans les sphères politiques, journalistiques, sportives, associatives, continuent de distiller la douce musique de la tradition : ce n’est pas parce qu’elles travaillent qu’elles ne savent pas cuisiner. On peut être ministre et troisième femme. D’ailleurs on s’entend très bien avec ses coépouses. L’honneur est sauf.

Tout se passe, en fait, comme si la femme n'avait de possibilité d'évoluer que dans le cadre prédéfini de ce que l'on attend d'elle. La parité politique a été instaurée par des hommes, elle n'a pas été réclamée. L'audace est perçue chez l'homme comme héroïque. Mais l'audace des femmes n'est relevée que dans le domaine privé. Et elle est un signe dramatique de dégradation des moeurs de toute la société.

 

La République à l'image de la femme

 

Pour le maréchal Pétain, la République, c'était la Gueuse, "qui sent le patchouli et la perte blanche". On est loin de Vichy, mais il est étonnant de voir comme la République et ses valeurs peuvent être associées à celles de la femme, la gardienne des moeurs. Au Sénégal, on est un peu dans la même configuration: la perfection demandée à la femme trouve sa corrélation dans le caractère irréprochable demandé désormais à l’Etat. Non qu’il soit devenu impossible de corrompre un policier ou que les petits arrangements inter-personnels dans l’administration n’aient plus cours. Mais tout le monde l’a dit et répété : il n’y a pas de période de grâce pour le président. Il est attendu au tournant, et ses partisans même l’interpellent. Irréprochable l’Etat ? Rien n’est moins sûr et seul l’avenir le dira. Mais le Sénégal veille au grain, jusqu’à Alioune Tine, président de la RADDHO, qui était un tel détracteur d’Abdoullaye Wade que ce dernier avait interdit à son organisation d’observer les élections. Alioune Tine qui s’est fendu d’une déclaration  dans un journal local sur l’acharnement  de l’équipe entrante sur l’ancienne équipe, en référence aux audits qui pèsent comme une épée de Damoclès sur la Wade’s family.

On pourrait bien sûr se poser la question de cet acharnement, supposé ou non. L’alternance précédente, qui avait été la première de l’histoire du pays, avait montré les bienfaits de la philosophie de « du passé faisons table rase ». Ou le pardon et l’impunité comme principe absolu. Et les nouvelles affaires, qui arrivent si vite…

 

 

Valeurs traditionnelles et démocratie moderne: de l'individuel et du collectif

 

On dirait à présent que le Sénégal veut renouer avec des valeurs originelles. Confiance en l’état, républicanisme, absence de corruption, intérêt général. Mais aussi mœurs sages. Ce qui dessine un paradoxe. Comme l’a souligné le monde entier, le processus électoral au Sénégal a montré la maturité démocratique du pays. Une grande démocratie. Moderne. Et libre. Liberté de vote, liberté d’expression, liberté de manifester. Un combat qui s’est mené doucement, au fil du temps, d’abord sous les régimes Senghor-Diouf, puis sous celui de Wade. Une lutte qui n’est pas allée sans ses dommages collatéraux, ses tâtonnements, sa répression. Mais finalement un acquis. Alors quid des mœurs ?  Ici, il faudrait sans doute s’interroger longuement sur le doublon liberté individuelle et liberté collective. C’est la conscience de la liberté collective qui a permis au Sénégal d’aller aux urnes, avec brio, qui a préparé les élections, manifesté avec force et mis la pression sur le régime sortant. Mais des individus sont nés de ces libertés. Des journalistes, des wadistes dissidents, des hommes politiques d’opposition, des manifestants, des chanteurs. Des morts aussi. On connaît tous leurs noms. Des héros. Peu d’héroïnes. C’est le charisme de certains qui a galvanisé les autres, et Macky Sall a passé le stade du premier tour avant tout par sa capacité à se faire un nom durant sa campagne électorale, en visitant le Sénégal de A à Z et en se démarquant à la fois du pouvoir et de l’opposition, arc-boutée sur ses positions à la place de l’Indépendance à Dakar. D’ailleurs, aujourd’hui, quand un quelconque acteur réclame quelque chose de l’état, c’est Macky Sall et personne d’autre qu’il invoque, car cela, au Sénégal n’a pas changé : la personnification de l’état au sommet, la super présidence, sont toujours de mise.

La liberté collective et son souffle puissant ont balayé le régime Wade. Et des individus se sont construits dans cette lutte, d’un côté comme de l’autre. La décadence des  mœurs si décriée n’y est-elle pas pour quelque chose, avec ses aspirations et son imagination qui repoussent les limites du possible, du faisable, de l’admissible ? Le retour aux valeurs « traditionnelles » n’est-il pas un leitmotiv dans l’histoire des secousses de l’humanité ?

Un vent nouveau anime le Sénégal. Il égrène forcément sa petite dose d’inquiétude. Les femmes rassurent, elles sont les « gardiennes du temple », pour parodier Cheikh Hamidou Kane. Vont-elles elles aussi bénéficier des avancées sociales et libertaires du pays? Les élections législatives, où la parité va être pour la première fois appliquée, apporteront peut-être une réponse.

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