Omerta au royaume d'Estrosi

Lorsque j’ai quitté Paris pour poser mes malles à Nice, en vue de la rédaction d’un livre d’enquête sur la Côte d’Azur, les premiers journalistes rencontrés au club de la presse Méditerranée m’ont délivré de curieux messages, sur le ton de la plaisanterie amicale : « bon courage », « ton livre ne sortira jamais », « on en reparlera après la publication »! Sur le moment, je n’y ai pas trop prêté attention.

Lorsque j’ai quitté Paris pour poser mes malles à Nice, en vue de la rédaction d’un livre d’enquête sur la Côte d’Azur, les premiers journalistes rencontrés au club de la presse Méditerranée m’ont délivré de curieux messages, sur le ton de la plaisanterie amicale : « bon courage », « ton livre ne sortira jamais », « on en reparlera après la publication »! Sur le moment, je n’y ai pas trop prêté attention.

Je me suis aussitôt plongée, avec délice et effarement, dans les combines azuréennes. Ici, des mafieux italiens viennent blanchir l’argent de la drogue ; des oligarques russes et kazakhs flambent les fortunes acquises grâce au pillage des richesses de leur pays ; les procureurs et les préfets qui débarquent sont l'objet de tentatives de corruption sans fard ; des élus empochent des pots-de-vin versés sur de discrets comptes en Suisse…

Un festival ! Comme le disait si bien feu le sénateur maire de Saint-Jean-Cap-Ferrat, mis en examen pour corruption : « les gens écoeurés par les affaires, ce sont ceux qui n’ont pas eu leur part ». Ce sont toutes ces histoires que je raconte dans le livre.

Aujourd’hui, deux mois après la publication de Razzia sur la riviera, enquête sur les requins de la Côte dAzur (Fayard 2015), je comprends le sens des remarques de mes confrères ! L’omerta locale qui entoure sa parution n'a rien à envier à celle qui fait la réputation de l’île de mes ancêtres, objet de mon précédent ouvrage, Razzia sur la Corse (Fayard 2012). 

D’accord, je ne suis pas à plaindre. L’ouvrage se vend bien, grâce à l’accueil chaleureux de la librairie Masséna de Nice, aux bons échos des éditions locales de Metro, 20 minutes, France Bleu Azur et des médias nationaux. En revanche, pas une ligne dans Nice Matin, pas un écho sur France 3 Cote dAzur !  Ce n’est pourtant pas tous les matins qu’une enquête de ce type est publiée… « Tu es blacklistée à Nice Matin », m’a glissé hier un confrère bien renseigné. 

Tiens, tiens… Les grands médias locaux partageraient-il la même liste noire que le député maire Christian Estrosi ? Depuis la parution de mes premiers articles sur la politique niçoise dans LExpress, suivis de quelques bombinettes publiées par Mediapart, je suis devenue persona non grata. Le flot des communiqués de presse relatant les moindres faits et gestes de Christian Estrosi s’est tari et mes demandes d’information sont restées sans réponse. Monsieur le député, maire, président de la première métropole de France et président du comité départemental des Républicains (issu de la refondation de l’UMP) n’aime pas que l’on vienne le chatouiller sous les bras…

Ici, pas de demi-mesure. Si vous n’êtes pas « pour » le pouvoir en place, vous êtes cataloguée comme ennemie. La consigne circule avec une efficacité redoutable dans tout le département. Une association de Vallauris-Golfe-Juan, qui désirait m’inviter à donner une conférence, s’est vue refuser la salle municipale au motif que mon livre « porte atteinte à l’image de la ville » ; un libraire de Mandelieu a refusé ma présence à une séance de dédicace de peur de « déplaire à la mairie »…

Heureusement pour moi, les Azuréens adorent les cancans. Mon livre dérange ? Tant mieux ! Et vive le bouche-à-oreille !

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