Des dessins pour parler des différences culturelles : la passion d’Ayah

Ayah est une jeune Egyptienne de 26 ans qui s'est installée pendant un an en Italie pour se consacrer à sa passion, le dessin.  A travers cet art, elle exprime ses émotions et partage des moments de vie : Le choc culturel de son arrivée, les préjugés sur l'Islam, la vie en Egypte... Elle revient pour nous sur son parcours et l'évolution de ses inspirations !

 

Est-ce que tu peux te présenter et nous dire en quelques mots d’où tu viens et ce que tu fais dans la vie ?

Je m’appelle Ayah, j’ai 26 ans et je suis Egyptienne. Depuis juillet 2018 en Italie, dans la ville de Crémone afin d’effectuer un Service Volontaire Européen au « Centro Fumetto », un centre ressource consacré aux Bandes-dessinées. Le dessin étant ma passion depuis petite, je souhaite profiter de cet environnement artistiquement riche pour stimuler mes créations.

Comment s’est passé ton arrivée en Italie ? 
Au début, certaines personnes pensaient que j’étais une migrante, une réfugiée. Pourtant, je travaille et je pourrais être touriste ! Mais on ne me voyait que comme une réfugiée avec tous les stéréotypes qui viennent avec : je suis venue pour prendre leur travail, manger leur nourriture…

Ça a été dur à vivre ? 
Pour moi, ce n’est pas grave, je ne suis pas fâchée. Généralement, quand deux cultures se rencontrent, il y a un choc. Mais je voudrais que les personnes comprennent mieux ma culture, loin de l’image des médias qui disent que les musulmans et les Arabes sont des terroristes. C’est pourquoi, à travers mes dessins, j’explique nos différences.

 

Le fait d’être confrontée à ces préjugés a inspiré tes dessins ?


Oui, j’ai commencé à écrire sur des situations liées à la religion, à la culture et au mode de vie. Je parle de la nourriture, du fait que nous ne pouvons pas toucher le sexe opposé ou encore des différences de langages…  J’explique les « pourquoi » qui interrogent certaines personnes. Pourquoi je ne peux pas me marier à un non-musulman ? Pourquoi je porte le voile ? Pourquoi je ne mange pas de porc ? Etc

 

Tu portes le voile, comment expliques-tu ce choix aux personnes qui le voit comme un signe de soumission de la femme à l’homme ? 
Le voile, on me demande : est-ce un homme qui te demande de le porter ? On pense que mon père m’a demandé, mais dans la religion ce ne sont pas les hommes qui peuvent t’imposer cela, c’est ton choix. Pour ma part, je l’ai décidé quand j’avais 18 ans. Certaines vont le faire plus tôt, d’autres plus tard, d’autres jamais. Ni mon père, ni mon frère, ne m’a demandé de le porter. C’est quelque chose que tu fais pour toi et personne d’autre. 

 

Le voile est-il toujours un choix ?

C’est vrai qu’il y a des familles qui forcent leurs filles à le porter, par tradition. Pourtant, la religion musulmane n’oblige pas les femmes à le porter. Le problème se trouve dans les familles qui pensent agir au nom de la religion quand elles agissent par tradition. 

 

En France, nous avons eu une polémique autour du burkini qui a finalement était interdit, qu’en penses-tu ?


Je ne comprends pas pourquoi les gens prétendent parler au nom de personnes qu’ils ne comprennent pas. Si on n’aime pas le burkini, on peut exprimer son opinion, mais pourquoi l’interdire sous prétexte que « c’est contre les droits des femmes ». ? Qui sont ces gens pour dire cela ? Parlent-ils en connaissant la religion musulmane ? Moi aussi, je peux rétorquer « pourquoi ne pas interdire le port du bikini, car c’est dangereux pour la peau d’être trop exposée au soleil. Après tout, c’est prouvé scientifiquement… » Mais je ne suis personne pour dicter le choix des autres. Personnellement, je porte un burkini. Je pense avoir le droit de m’exprimer sur le sujet, de changer d’avis, mais personne d’autre n’a le droit de me dire ce que je peux faire. Je ne comprends pas pourquoi il est possible de se teindre les cheveux en bleus, d’avoir des tatous, mais quand on parle du burkini ce n’est pas autorisé. J’ai choisi de le porter, je n’ai pas envie de montrer mon corps, c’est mon choix. Pourquoi me blâmer ? Je ne comprends pas.

 

Pour en revenir à ton parcours, comment ta famille a vécu ta décision de partir seule à l’étranger ?


Dans mon pays, ce n’est pas commun de partir vivre loin de sa famille, même si maintenant, les choses changent. La vie n’est pas facile en Egypte alors les jeunes doivent parfois partir pour étudier ou travailler et les familles le comprennent. Mais voyager à l’étranger n’est pas commun et il faut argumenter auprès des anciennes générations pour les convaincre. Au début, ça été bizarre pour ma famille, ils ne voulaient pas me laisser partir. Ils avaient peur que je sois seule et que je n’ai personne pour m’aider. Ils ne voulaient pas me voir souffrir. Mais j’ai parlé avec mon père et j’ai expliqué pourquoi je voulais partir. J’ai été patiente, car je comprends que ça prend du temps. Il a compris. 

 

Beaucoup d’Egyptien.ne.s émigrent vers l’Europe ?


Certain.e.s égyptien.ne.s s’en vont dans l’espoir d’améliorer leur niveau de vie. L’Egypte est aussi traversée par des personnes qui arrivent d’ailleurs et passent par notre pays pour se rendre en Europe. Les histoires de ces migrants ont beaucoup inspiré mes dessins. En Egypte, même si beaucoup d’embarcations partent d’Alexandrie, peu connaissent l’histoire des réfugié.e.s, ou bien lorsque c’est trop tard et qu’ils ont chaviré en mer. Il faut se rappeler qu’il n’y a pas une personne qui émigre en Europe car elle veut rester dans la rue. Au début de toute migration, il y a un rêve qu’on souhaite réaliser, celui d’avoir une vie meilleure.

 

Quelles thématiques traites-tu par tes dessins ?


Quand j’étais en Egypte, en allant travailler en métro, j’entendais beaucoup d’histoires. J’observais les personnes qui vendaient des objets à la sauvette, des gens simples qui se mettaient en danger en pratiquant ce commerce illégal mais nécessaire à leur survie. Je voulais raconter ce que j’entendais sur ces personnes que l’on côtoie sans connaitre. Par la suite, je me suis aussi intéressée aux réfugié.e.s , à leur histoire de migration et à ce qu’il y a « de l’autre côté de la mer ». En Afrique, beaucoup veulent aller « de l’autre côté » sans savoir ce qu’il y a vraiment. Ainsi, pendant mon séjour en Italie, j’ai écrit sur ce qu’il m’arrivait à moi, africaine, musulmane, femme et arabe qui viens vivre en Europe. J’ai entendu beaucoup de stéréotypes sur ma culture et j’ai eu envie de raconter comment une femme musulmane africaine qui va à l’étranger doit affronter ces difficultés.

Tes BD ont donc pour base des faits réels ? 
Oui, mais lorsque j’écris, je change les situations pour les rentre plus humoristique, car je veux que la personne qui lise puisse passer un bon moment. 

Le secteur de la BD, est-il populaire en Egypte ?
Peu de personnes en général travaillent dans le secteur de la BD en Egypte. Ce n’est pas encore une pratique populaire, c’est le début. Cinq ans après la révolution les personnes ont commencé à écrire à propos de leurs problèmes politiques, économiques, mais ça reste encore marginal. Pour les filles, le fait de dessiner ou écrire n’est pas une chose mal vue comme peut l’être le fait de danser par exemple, nous sommes donc libres de le faire. 

 

Quels projets as-tu après cette année en Italie ?
Je retourne au Caire et je veux continuer à dessiner et faire publier une bande-dessinée. Je sais que je dois aussi travailler en parallèle, car je ne peux pas encore vivre de cet art et j’aimerais travailler encore auprès des publics marginalisés en les aidant par le dessin. 

 Entretien réalisé à Crémone en juin 2019

Pour suivre Ayah sur Instagram  et découvrir d'autres dessins : portraits_13

Quelques dessins réalisés par Ayah :

Ayah in wonderland Ayah in wonderland
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Le voile Le voile
       Traduction BD ci-contre :

          - "Je sais pourquoi tu portes le voile"

          -"Pourquoi ?"

         - "Parce que tu es chauve hahaha"

         - "On veut te voir sans voile"

         - "Vous êtes prêtes ?"

         -"Me voilà, c'est moi"

         - "Oh wow tu es différente"

         - "Que tu es belle, on ne te reconnaîtrait pas si on te croisait dans la rue"

 

 

 

L'amour L'amour

 

 Traduction BD ci-contre : 

-"Je ne sais pas si demain je vais à la bibliothèque mais on se voit plus tard"

- "Ok, Ciao"

Une fois les garçons partis :

-"Un des deux te plais ? Ils sont si mignons et célibataires"

- "Même s'ils me plaisaient je ne pourrais pas parce qu'ils ne sont pas musulmans"

-"Quoi ?"

- " Oui"

-" Tu ne peux pas les convaincre à de devenir musulmans ? Ils sont si beaux, penses-y bien ! Tu es si religieuse ? C'est dommage, l'amour ne devrait pas avoir de règles.

 

 

 

 

 

 

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