Lettre à Blanquer: AESH, dominée et triste

Lettre au Ministre suite au projet de loi "école de la confiance" qui précarise encore plus les AESH (Accompagnant·e d’élèves en Situation de Handicap).

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 Monsieur le Ministre,

 Je suis Accompagnante d’élèves en Situation de Handicap (AESH) et je suis triste.

Triste de n'être pas reconnue bien sûr mais triste aussi de constater que je suis une dominée qui restera une dominée.

 

Il y a d’abord cette découverte, ce cahot de plonger dans un univers inconnu, celui des élèves en situation de handicap. Cette surprise, cette délectation de voir ces élèves qu’on accompagne devenir parfois nos enseignant·es, nos guides vers une plus profonde écoute, une observation plus aigüe, une remise en question de nos acquis, un ébranlement de nos certitudes...Cette joie d’apercevoir un sourire sur leurs visages à la moindre embellie, au plus petit progrès qu’ils·elles n’imaginaient pas acquérir un jour…

Et puis, en découvrant ma fonction, je m’aperçois des immenses possibilités d’accompagnement qui s’offrent à moi. La réflexion, la fabrication d’outils, l’échange avec les élèves m’offrent un vaste éventail de créativité. Je comprends alors mon utilité et la pertinence de ma mission.

Avec les élèves que j’accompagne, je perçois une relation intense, nouvelle, enrichissante mais parfois aussi terrifiante. Certain·es élèves sont dans une telle difficulté, dans un handicap si lourd que nous devenons, mes collègues et moi-même, parfois leur souffre-douleur. Logique mais difficile à vivre. Nous sommes les personnes qui les cadrent, les rappellent à la mission de l'École : apprendre, travailler et donc surtout se concentrer. Normal qu’ils·elles nous renvoient leur colère avec maladresse. Mais comment exprimer une émotion lorsque l’on a déjà tant de difficultés à gérer ? Tout naturellement j’ai envie de dire, il y a donc les dérives…Les violences verbales, physiques, parfois continues que nous subissons…

Ce qui est révoltant, Monsieur le Ministre, ce n’est pas tant ces comportements, c’est l’absence de prise en compte de notre réalité face à notre quotidien : l’absence de régulation, l’absence de formation, le peu de concertation…

Ce qui est révoltant, c’est de nous responsabiliser face à ces attitudes tout en ne considérant absolument pas nos savoir-faire.

Ce qui est révoltant c’est tout ce qui va suivre...

L’Éducation Nationale est une vieille institution poussiéreuse qui ne veut pas se regarder dans le miroir… Elle reste ancrée dans ses fondements et chaque élément nouveau devient perturbateur. On attache, on bricole mais on ne bouge pas l’édifice. La branche penche ? On installe un tuteur. Mais surtout, on ne change rien. Peu de remise en question du fondamental.

Je suis arrivée  avec un regard neuf, des acquis multiples et variés. Pourtant, je viens d’un milieu enseignant, chercheur, mais mon expérience professionnelle a voyagé au delà. J’ai donc désiré, comme nombre de mes collègues, contribuer à l’édifice. A tort. Notre place était prévue, dans le coin, juste comme une béquille de peur que le monument ne s’effondre.

Je construis pourtant, j’échange avec des enseignant·es désireux·ses d’une collaboration commune. Je me fais aussi rabrouée par d’autres, peu conscient des avantages d’un travail d’équipe.

Mais malgré tout cela, Monsieur le Ministre, je continue. Parce que j’aime entr’apercevoir le sourire de ces élèves qui ne connaissent la vie que comme un combat quotidien.

Sans doute ce qui nous rapproche.

 

Monsieur le Ministre, pour pallier l'éventualité de perturber le socle de notre institution, vous avez eu la brillante idée de ne pas prendre en considération notre travail accompli et approuvé par certains enseignants et certaines enseignantes mais de faire en sorte que nous ne ne puissions plus exercer avec professionnalisme. Une solution simple était de reconstruire, d’innover. Vous avez préférez réduire, taire, normaliser ce qui ne peut pas l’être. Étouffer. Amputer. Rabaisser. Rationner. Obliger. Soumettre. Engloutir toute créativité.

 

Monsieur le Ministre, je suis une dominée. D’abord parce que je suis une femme dans une société patriarcale. Ensuite parce que j’ai la malchance d’avoir ce qu’on appelle “une intelligence intuitive”, un tempérament d’artiste. Enfin parce que j’exerce la fonction d’ AESH.

Je resterai une dominée. Pour ces quelques années qui me restent à vivre, rien ne changera pour moi. Les hommes prendront toujours la parole et les décisions à ma place, m’ expliqueront ce que je dois faire ou exprimer, mes intuitions seront toujours aussi peu écoutées, ma créativité aussi peu considérée…

Voyez-vous, Monsieur le Ministre, avec votre projet de loi “école de la confiance”, vous saccagez la dernière lueur d’espoir qui me restait de vivre debout, de travailler dignement et de ressentir ce que tout être humain désire : la possibilité d’appartenir et de contribuer à la société dans laquelle j’ai choisi d’évoluer.

Je suis une dominée, je resterai donc une dominée.

Pourtant, Monsieur le Ministre, je ne cesserai de croire à l’humanité, à son progrès, à l’Éducation Nationale et  à une réelle intégration des élèves en situation de handicap et des AESH. Mais pas avec vous semble-t-il, Monsieur le Ministre.

 

Hélène Elouard

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