I can’t breath (ou de l’asphyxie symbolique)

I can’t breath : telle est la phrase qui me hante ; en elle se ramasse mon effroi devant ce que nous vivons : une situation de pseudo-confinement qui à la différence du premier...

moise-michel-ange
I can’t breath : telle est la phrase qui me hante ; en elle se ramasse mon effroi devant ce que nous vivons : une situation de pseudo-confinement qui à la différence du premier peut fort bien durer et qui, à la différence du premier, vise électivement certaines activités décrétées « non nécessaires », soit les espaces où l’on se ré-humanise (salles de sport, de spectacle, de restauration, de culte) et nommément ceux qui sont en dehors des circuits de la grande production (artistes, vieux, étudiants, précaires, prisonniers, réfugiés). Aussi faudra-t-il requalifier cette décision politique. C’est un confinement en trompe l’œil.

I can’t breath : en sa réduction signifiante, un sujet, un verbe, cette phrase articule encore quelque chose ; c’est un ultime recours au langage, juste avant la mort, qu’elle tente de dire, et d’empêcher. De la reprendre ici, est-ce faire marché de la détresse de ces hommes assassinés par la police ? Hélas, le marché a déjà objectivé et recyclé le tragique énoncé : chansons, casquettes, T-shirts l’ont promptement retourné en slogan. Essayons donc ici d’en faire autre chose, d’en faire quelque chose au service de notre humanité en péril : non pas une dernière parole avant de sombrer, mais une première parole, une métaphore, une tentative pour articuler l’asphyxie mondiale.

Car derrière nos masques, nous étouffons. Ou plutôt : quelque chose de notre humanité étouffe. Certes les masses1, elles, s’accommodent assez bien de ce bâillon. C’est un objet homogène : les masses sont par définition silencieuses, grégaires, conformistes. De ce point de vue, le masque n’étonne personne : il ne fait qu’exhiber la condition de l’homme moderne, son statut de consommateur-marchandise : c’est l’ultime mode, qui donc est au "sanitaire". Lequel s’adosse à la science : légitimité indiscutable.

Évidemment cette mondialisation du masque a un prix : le refoulement énergique ou le déni pur et simple de son éventuelle valeur symbolique. Non, il n’a rien à voir avec un mutisme imposé ; non, non, il n’a rien à voir avec l’idée que toute parole soit désormais corrosive ou inutile. Ce sont pourtant là des effets bien réels du masque, malgré son look chirurgical et protecteur : de fait, il s’incruste et on la ferme. Et donc on consent, on patiente, on est "responsable" dit la publicité, c’est-à-dire disciplinés. « Ensemble, faisons bloc contre le Covid »... c’est sans doute qu’on ne tient plus bien debout.

Certains ont peur du virus et de la "mort prématurée" qu’il occasionne, parfois2. Il est vrai qu’il nous rappelle à ce réel, cet incontournable que notre civilisation a pris l’habitude de maîtriser en partie, et de... masquer, au fin fond des hôpitaux. Le co-vide vient alors, à point nommé, faire cause : il est très exactement le nom de cette mort qu’on ne saurait regarder en face, de ce réel, ce "trou" dit Lacan, qui nous constitue, nous les animaux dénaturés par le langage. Car un être est humain de ce qu'il s'effraye devant "le silence infini de ces espaces éternels". Cela explique peut-être pourquoi, en France, l’acronyme anglais "Covid" a tout de suite supplanté son équivalent français, "Corona" (après quoi on l'expédia du côté féminin). En attendant le masque donc rassure : on se croit protégé, à la fois physiquement et moralement, et on attend sagement le vaccin qui nous débarrassera de cette injuste mort que l’hôpital public ne parvient plus à contenir. Jusque là tout va bien.

D’autres ont moins peur du virus que de la dictature à grande échelle qui prétend « répondre à la crise sanitaire » : ils désignent des responsables, parlent de Big Pharma ou de Grand Reset. Du point de vue psychanalytique, cette inflation paranoïaque est parfaitement logique : c’est une épidémie en miroir, du côté de l’imaginaire ; en d’autres termes, on fait ce qu’on peut pour comprendre, pour donner du sens à cette logique mortifère, et en l’occurrence suicidaire. En somme on délire faute de mieux, car il est devenu quasi impossible de dialectiser les choses, de penser autrement qu’en binaire. Dans l’arène médiatico-numérique, si vous n’êtes pas pour, c’est que vous êtes contre. De sorte qu’interroger la gravité de la pandémie par exemple, c’est immédiatement être taxé tantôt de complotiste-négationniste-fasciste, tantôt d’islamo-gauchiste-terroriste, l’un valant l’autre. C’est compact. Le virus a abrasé tout questionnement.

 

C’est de cette asphyxie-là que je veux parler : il n’y a plus de jeu, plus de « je » non plus. Bien sûr il y a des milliards de petits « je » (« et moi et moi et moi », clame chacun sur les réseaux), des tas de « je » interchangeables et victi-mères, mais la subjectivité, elle, est broyée. Plus que jamais, elle dérange. Parler au nom même de ce qu’on ne sait pas, à partir de son intime détresse, chercher à sauver les voies de son désir, s’appuyer sur une autorité transcendant nos intérêts particuliers, interroger les mots pour le dire et la jouissance à l’œuvre, c’est désormais mettre en péril l’ordre public, et c’est aussi agresser son voisin.

Car chacun constate à quel point nos relations les plus ordinaires se sont tendues, à quel point il est difficile de seulement parler avec certains de nos proches. L’air est chargé d’agressivité. C’est que mon prochain a peur, aussi bien que moi, sans doute plus encore, alors il se défend comme il peut : refoulement, déni ou forclusion. Chacun est prostré, en mode survie et se rabat sur son symptôme. Cependant les médecins prescrivent des anti-dépresseurs à tour de bras… Mais jusque là, tout va bien.

 

I can’t breath : c’est symboliquement qu’on agonise. Dans le grand recyclage signifiant et la confiscation marchande du langage, on étouffe. Les affaires reprennent, certes, mais culturellement c’est irrespirable. On doit faire cours à 34 élèves dans des salles de 40m2, mais rentrer dans une librairie est dangereux. On se frotte les uns aux autres à l’hypermarché, mais les cinémas et les théâtres sont sous scellés. De sorte que les multinationales vont bien, que les enseignants sont en train de devenir fous, que les artistes, eux, sont à terre, très concrètement. Beaucoup vont rendre là leur dernier souffle. Or ce sont bien eux qui sont à même de réintroduire un peu de jeu / je, de désamorcer le grand délire néo-libéral, de remettre en circulation le désir. Un luxe ? Non. Le seul moyen de s’en sortir. Ou sinon…

 

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1Les masses sont à distinguer des foules ou des groupes qui sont symboliquement organisés. On renvoie ici notamment aux travaux d’H. Arendt sur les totalitarismes, la crise dans la culture et la condition de l’homme moderne. – 2. On ne va pas entrer dans le débat statistique (à l’heure où les chiffres gouvernent, c’est inévitable), mais enfin en croisant toutes les sources, on est à un taux de létalité extrêmement faible, inférieur à 1%.

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