Hélène Marinis Passtoors
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Billet de blog 14 nov. 2014

Vera de Jean-Pierre Orban : quand les hommes ne sont plus qu’ombres

Hélène Marinis Passtoors
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Vera a gagné le prix du meilleur premier roman français 2014 et a été sélectionné parmi les cinq finalistes du Prix Rossel en Belgique. Et pour cause. Vera est un voyage de découverte de profondeurs voilées comme se doit être un bon roman qui ne se résume pas à un jeu esthétique de langage d’un conteur de fables efficace. Minutieusement recherché, attrayant grâce à un langage à la première personne d’une simplicité traître soutenue tout au long du récit. Langage qui correspond au niveau de français appris au hasard des rencontres et lectures de Vera, le personnage principal. Bon tempo narratif pour notre époque pressée, structuré en surface autour de noms de lieux d’action qui fournissent les titres des chapitres, et divisé en parties qui correspondent aux phases de la vie en apparence chaotique de Vera.

L’histoire de Vera, enfant unique d’immigrants italiens pauvres arrivés dans le quartier de « Little Italy » à Londres dans les années 1920, creuse le désarroi et la recherche souvent désespérée d’identité qui sont le vécu de tant d’immigrants de la deuxième génération. Augusto, le père, est illettré et ouvrier portuaire, le même métier qu’il avait en Italie. Ada, la mère, tient une boutique-fatras, hors catégorie commerciale, où, outre des marchandises de première nécessité, elle vend simplement ce qui lui plaît et aux clients du quartier. Les parents ne sont donc pas des exemples d’ « intégration ». Mais l’intégration – ou mieux : l’assimilation – n’intéresse pas non plus Vera, sans qu’elle ait un discours de rejet pour autant. Elle ne se sent pas vraiment Italienne non plus, ne fût-ce que parce que ses parents parlent chacun un patois avec un genre d’interlingua pour usage en famille mais qui n’est pas l’italien qu’on apprendrait à l’école et qu’on lirait dans les livres.

Le récit commence ainsi à se structurer autour de la langue. La petite Vera se laisse attirer par l’école italienne où elle apprendra l’italien standard, l’histoire de son pays de naissance et sa littérature. Seulement, à cette époque les écoles italiennes pour des émigrants partout en Europe, entourées d’activités culturelles et sociales organisées par les ambassades, sont les lieux par excellence du prosélytisme fasciste. Elève modèle, elle tombe dans le panneau et est sélectionnée pour un voyage en Italie qu’elle découvre par les lunettes du nationalisme exalté de Mussolini, dont par ailleurs ses parents ne veulent rien entendre. Mais ils n’empêchent pas leur fille de fréquenter ces lieux d’endoctrinement ni d’aller en voyage, ce qui est aussi typique pour des parents immigrés qui, méconnaissant le milieu de vie dans lequel évoluent leurs enfants depuis la maternelle dans le pays hôte, ont tendance à limiter leur éducation au cercle familial. Cependant, bons parents, pour faire plaisir à leur fille, ils l’accompagnent à la gare comme ils l’ont déjà accompagnée à sa demande à des activités de l’ambassade.

C’est là où un malaise s’installe à la lecture, un malaise qu’on sent monter des profondeurs du roman et qui ira en grandissant. Ce n’est pas seulement la rupture irrémédiable avec ses parents que Vera sent, sans regret, quand le train s’éloigne, mais son regard sur eux. Son père Augusto est un « clown » et sa mère Ada est décrite invariablement par son physique ingrat. Et pourtant Vera semble aimer ce père et, malgré les aspérités de la relation mère-fille, apprécier sa mère également. 

Arrive la guerre et la grande rafle de Winston Churchill de tous les étrangers susceptibles de par leur origine à être ou à devenir des ennemis internes. Augusto qui n’y comprend rien, est arrêté et enfermé dans un camp. Vera prend la mesure de son adhésion enthousiaste au fascisme et se sent coupable. Dans la partie la plus intense du roman Augusto, le « clown » innocent, se trouve ensuite, à l’insu de sa famille, embarqué dans un bateau à destination inconnue avec ceux qui devraient être les étrangers les plus dangereux mais qui sont en majorité des Italiens pris un peu au hasard pour remplir le navire. Le navire est coulé par un sous-marin allemand et le corps d’Augusto n’est jamais retrouvé.   

De nouveau orpheline d’identité, Vera trouve du travail au quartier cosmopolite de Soho, dans un restaurant pseudo-français. Parmi les clients, elle rencontre un Juif cosmopolite qui n’est pas français, mais est tombé amoureux de la langue française et lui transmet cet amour. Elle apprend le français avec lui et ensuite avec des jeunes Français de la France Libre dont Londres pullule pendant la guerre.  Avec eux aussi elle entreprend une vie sexuelle intense mais assez minable, dans les portiques et ruelles. Elle habite toujours chez Ada, cache sa grossesse et accouche d’un fils de père inconnu. Entretemps Ada s’est réfugiée dans le silence, observe depuis son grenier Londres sous les bombes et passe ses journées dans des cimetières, chez des morts inconnus. Vera et son fils Ben vivent dans la maison familiale, mais Ada se désintéresse d’eux. Pour lui donner son identité de choix à elle, Vera envoie son fils au Lycée français : il devient trilingue comme elle, mais au fur et à mesure qu’il grandit, va se réfugier dans un mutisme obtus.

La guerre est finie, les jeunes Français sont repartis en France ou morts en « héros » et Vera monte sur l’échelle sociale dans son nouveau travail chez Pathé où l’on produit les actualités qui, à l’époque, précèdent le film à l’affiche dans les cinémas. Il y a une très belle description de la production des actualités, découpées en petits morceaux et enfilées dans des séquences qui, comme on les connaît au JT, n’ont rien à voir les unes avec les autres : guerres, sport etc.  Grâce à sa connaissance du français, elle verra enfin se réaliser son rêve : elle est chargée de la liaison avec la maison mère de Pathé et va régulièrement à Paris qu’elle découvre petit à petit jusqu’à y observer, étonnée, les événements de mai 68. A Londres, elle découvre que Ben s’est lié à Ada, sa grand-mère. Les deux vivent leur silence ensemble auprès des morts dans les cimetières. Mais pour sa rébellion implacable, Ben finit par se retrouver dans une institution psychiatrique.

Quand on arrive à la dernière page, le malaise commence à hanter au point qu’on retourne à la première page. Et là on retrouve la prévision de la disparition d’Augusto dans le néant sur l’ordre (franchement inoubliable dans son horreur vulgaire intraduisible : collar the lot)de Winston Churchill, le chef de guerre bien né, bien britannique, distant, et en tant que tel emblème des sources de l’aliénation et du mal-être des immigrants. Car même une bonne intégration n’aurait pas empêché Augusto ou n’importe quel immigrant d’être à la première occasion déclaré et traité d’ennemi, jusqu’à en mourir sans laisser de corps, de trace.

Ainsi, en relisant on se trouve dans les profondeurs du roman : la violence de l’aliénation d’immigrants.  C’est cela qui hante, qui respire l’horreur, surtout qu’on sait que c’est la réalité vécue autour de nous. Cette réalité a été décrite de façon magistrale dans les années cinquante par Frantz Fanon, psychiatre et militant noir originaire de Martinique, à partir de son vécu en France et de son expérience en Algérie en traitant des colonisés et ensuite aux côtés des guérillas du FNL pendant la guerre d’Algérie.  Elle est décrite aussi dans de nombreux ouvrages de grands écrivains et philosophes d’Afrique et des Caraïbes. La grande vague d’immigration italienne dans le nord de l’Europe des années trente a précédé celles des Maghrébins, Africains et autres. Bien que souvent plus blancs de peau que leurs successeurs et en principe européens – Mussolini dirait les héritiers du grand empire romain fondateur de la civilisation occidentale – ce n’est pas pour autant que les immigrants Italiens, qui fuyaient eux aussi la pauvreté dans le sud, étaient considérés les égaux des citoyens des pays d’accueil. Leur situation ne fut pas meilleure que celle des immigrants aujourd’hui.

Comme Frantz Fanon, Jean-Pierre Orban associe le dédain pour l’identité d’origine, son écrasement par le regard ou, pire, le non-regard, à une violence à outrance, à la mort. Quand il est arrêté, Augusto n’est pas un individu, personne ne le connaît, personne ne demande ses convictions, il n’est jamais interrogé. Aux yeux de Churchill et des Britanniques – qui n’y trouvent rien à redire – il appartient à une espèce étrangère, menaçante. Mais en réalité, c’est ce qu’il a toujours été, Augusto. La guerre et Mussolini n’ont fait que crever l’abcès et le rendre physiquement mortel. Augusto se cache depuis toujours sous un grand chapeau. Il va à son travail à vélo et quand un jour il n’a pas son vélo, il fait à pied, fatigué de la journée de lourd travail manuel, les longs kilomètres jusqu’à sa maison à Little Italy. Il ne prendra pas le bus ou le métro, il s’y sentirait opprimé par le regard des Anglais sur lui, l’étranger. Sur lui, l’illettré peut-être, bien que l’analphabétisme n’était sans doute pas du tout hors norme dans son lieu d’origine. A Londres, Augusto est une ombre. Sa vie bascule d’ombre à rien, au néant. Sans même une trace, une tombe pour rendre compte de son existence.  

Ada, quant à elle, n’est pas tout à fait une ombre. Pourtant qu’est-elle, qui est-elle en dehors de sa boutique – qu’on fermera d’ailleurs de force vers la fin – et de Little Italy ? Qu’est-ce qui empêcherait qu’elle aussi soit réduite à rien sans qu’on s’en émeuve, sans que le pays, les citoyens anglais rendent compte de son existence ? Quand elle prend conscience de cela, elle s’emmure dans le silence, elle regarde cette ville où les bombes font des ravages, mais qui n’est rien pour elle, qui a tué son mari sans lui rendre son corps, sans s’en émouvoir au-delà du fait divers et quelques chiffres incertains. Ada est une morte condamnée à continuer à vivre et elle se rend compte qu’elle l’a été depuis son arrivée dans ce pays qui a tout juste toléré leur présence, jusqu’à ce que cette présence, celle des hommes, de son homme, dérangea. Ce pays qui a avalé sa fille et rendu illusoire toute communication avec elle. Dorénavant sa famille sont les morts, des morts qu’elle n’a pas connus, mais qui ne lui sont pas étrangers parce qu’ils appartiennent à la communauté à laquelle elle s’identifie en attendant de les joindre. (Comme Vera s’identifie aux Français en attendant de pouvoir enfin aller en France.)

C’est ce qu’a compris Ben qui n’appartient nulle part en tant que personne et refuse de faire semblant pour encore ne pas être réellement accepté pour ce qu’il est dans l’une ou l’autre communauté. Lui, plus rebelle qu’Ada, finit par joindre le monde des fous traumatisés gravement par la guerre, vivant en somme une autre mort. Une mort qui dérange encore plus, et certainement sa mère qui dans un moment de regard en arrière ose encore espérer qu’il reviendra un jour pour raconter son histoire.

Le plus troublant de l’histoire est toutefois le regard de Vera sur ses parents. Très jeune déjà elle est passée de l’autre côté, c’est elle qui relaie le regard des Britanniques. Sa mère, Vera la voit toujours d’un regard distant, comme la grosse petite Italienne difforme, avec sa boutique à son image, qui parle un patois grossier. A ses yeux, Ada est une étrangère qui fait des choses étranges, incompréhensibles. Quant à Augusto, Vera l’aime profondément, elle est traumatisée par sa disparition, mais même dans son comportement d’ombre sous son chapeau, elle ne peut le voir autrement, avec à peine une pointe d’affection, que comme son « clown de père ». Lui aussi un étranger au comportement bizarre, incompréhensible. Quand Ada va réclamer le corps d’Augusto aux autorités, Vera l’accompagne pour traduire ses propos, mais, gênée, elle ne réclame rien, elle ne la défend pas.  Rejoignant, elle aussi, dans son impasse, le monde des ombres qui l’entoure…

Hélène Passtoors
oct/nov 2014

Jean-Pierre Orban

Vera

Mercure de France

266 pages

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