Critique des sondages sur les grèves cheminotes

Les analyses de sondages realisés par ELABE et Harris Interactive sur les mouvements à venir des cheminots,indiquent comment il est crucial de savoir quelle est la question posée, dans quel contexte, quels mots sont utilisés et dans quel ordre, et comment cela construit une image négative d'un mouvement social. Cette tribune a été publiée dans le journal L'Humanité du lundi 26 mars.

Construction d’une opinion négative du mouvement social des cheminots par les sondages

Par Hélène Y. Meynaud[1]

 

Il est intéressant de réfléchir aux mots qui sont utilisés au sein  des questions posées par les instituts de sondage  ELABE et Harris-Interactive, et dont les résultats au sujet de la mise en cause de la SNCF et des cheminots ont été largement diffusés par les médias.

 

Dans la première question d’ELABE[2] concernant le mouvement social, on remarquera que l’expression « certains syndicats » revient deux fois dans la question, ainsi que le mot de « réforme ».

 

Question : Certains syndicats de salariés de la SNCF ont lancé un appel à la grève et à la manifestation pour s’opposer à la réforme annoncée par le gouvernement.

Quelle est votre attitude à l’égard de la volonté de mobilisation de certaines organisations syndicales contre le projet de réforme du gouvernement ?

 

 

Premier biais, il ne s’agit pas de certains syndicats, mais de tous les syndicats.

Deuxième biais, il ne s’agit pas d’une réforme, mais d’une régression qui ramène à la période des entreprises par ligne, afin de permettre aux riches d’investir uniquement dans les lignes rentables et de gagner de l’argent, au lieu d’utiliser les profits des lignes rentables pour assurer le service public des lignes moins rentables, et contribuer ainsi à un avenir écologique durable.

 

 

Question : Selon vous, la réforme proposée par Emmanuel Macron et le gouvernement est-elle bonne ou mauvaise pour l’avenir de la SNCF ?

 

 

Dans la deuxième question d’ELABE, on retrouve le mot de réforme. Puis on place le mot de gouvernement pour donner un poids sérieux à la question. Et surtout on parle de l’avenir de la SNCF. Quel avenir ? Quelle SNCF ? La SNCF dont rêvent les citoyens, un service public bon marché, de qualité, dont les lignes et le matériel sont entretenus en permanence, qui irrigue tout le territoire, des agents fiables et compétents ? Ou une SNCF pour les individus fortunés qui peuvent se payer le transport quel qu’en soit le prix ? LA SNCF réelle est décomposée et abimée et en voie de disparition depuis fort longtemps. Les agents –ceux qui ont survécu à la diminution des effectifs et à la sous-traitance- sont sous la coupe du management et des financiers (qui eux sont grassement rémunérés), et l’entreprise s’adresse aux citoyens comme à des gamins (voir la transformation de la SNCF en Oui Oui…) quant à l’entretien des lignes il n’est absolument pas au niveau et cela a été démontré dans l’analyse des accidents récents. Et l’avenir, de quel avenir parle-t-on ici ? De la suppression des lignes, du fret entièrement transféré aux gros camions, des lignes remplacées par des autobus massifs, de la paupérisation des agents, du morcellement de l’entreprise, de sa privatisation qui dans tous les pays où elle a été réalisée, a entraîné une augmentation du coût des billets de train ?

Il est clair que les 71% de sondés de la Région Parisienne, ceux et celles les plus en faveur d’une réforme, espèrent qu’enfin les matériels et voies des banlieues seraient rénovées, les gares rouvertes et réanimées par des agents, les trains propres, etc…. Mais est-ce bien cela le but des « réformes » ??

 

 

 

On constate donc que les mots sont choisis avec une grande attention pour créer le rejet du mouvement social.

Une question sans biais aurait d’abord décrit précisément de quel avenir et de quelle SNCF on parle, et de là demander l’accord des gens, car sinon on ne sait pas avec quoi les gens sont d’accord ou non. On remarquera qu’il n’y a pas d’interrogation sur les questions qui fâchent… pourquoi les billets deviennent ils hors de prix à l’approche des vacances (la traite des citoyens) alors que le coût du transport reste le même pour l’entreprise… pourquoi dans l’immense Gare de Lyon il n’y a qu’un seul lieu de toilettes et payable à 0,80 euros par personne au meilleur profit de l’entreprise néerlandaise  2theloo (en anglais s’il vous plaît, veut dire ‘aux toilettes’)…

 

 

Un sondage réalisé par Harris-Interactive[3] pour RMC (qui appartient au richissime Patrick Drahi) et Atlantico (site de néo-conservateurs) donne des indications précises sur l’avenir auquel il faut rêver pour s’opposer aux actions des cheminots et justifier par la même la fin du statut des cheminots et le faire vite par des ordonnances.

 

La question d’Harris-Interactive est la suivante :

Selon vous, et de ce que vous en avez retenu (après avoir écouté le discours d’Edouard Philippe) la réforme de la SNCF présentée par le gouvernement permettra t elle

-de réduire la dette de la SNCF (oui à 69%)

-d’assurer une bonne qualité de service pour les clients (oui à 66%)

-d’assurer des prix attractifs pour les clients (oui à 56%)

-de conserver les lignes peu fréquentées présentes sur tout le territoire (oui à 50%)

 

Or, la dite réforme ne permet en aucun cas de réduire la dette, d’une part parce que les futurs emprunts de la SA SNCF couteront plus cher que ceux garantis par l’Etat, et que le statut des cheminots maintient les salaires bas avec ses grilles de salaires très serrées.

Et, bien sûr, la question d’Harris-Interactive qui vient juste celle-ci , après ce moment de rêve d’un avenir magique : « Etes-vous favorable ou opposé à l’abandon du statut des cheminots pour les futurs salariés de la SNCF », distillant l’idée que si les quatre propositions précédentes n’ont pas lieu, c’est à cause du statut des cheminots attribué aux futurs salariés qui couterait trop cher, proposition donc judicieusement introduite ici dans un but de propagande[4].

 

Troisième question d’Harris-Interactive qui, étrangement, n’a pas trouvé sa place dans les médias: « Et vis-à-vis des grèves et manifestations auxquelles appellent la CGT, la CFDT et l’UNSA et SUD en opposition à cette réforme, diriez-vous plutôt que :

Vous les soutenez 43% (dont 12% souhaitent également participer)

Vous y êtes opposés 38%

Cela vous laisse indifférent 19%

Les Français expriment ici leur accord avec ce mouvement.

 

Et enfin le pompon…

 

Question d’ELABE : Vous personnellement avez-vous une bonne ou une mauvaise opinion des agents SNCF ?

 

Dans cette troisième question, on demande aux personnes de donner leur avis sur les agents SNCF comme on le ferait sur une marque de chocolat. Là encore de quoi s’agit-il ? Du travail qu’ils et elles réalisent dans des conditions qu’ils ne déterminent pas ? De leur aspect physique ? Du contact avec les gens (en particulier dans les gares sans personnel) ? La réponse est 61% de bonnes opinions !

 

 

Il serait bon que les associations, les syndicats, les groupes de citoyen puissent avoir un accès équivalent aux possibilités de débat public que permettent les sondages.

 

 

 

 

[1] Hélène Y. Meynaud, sociologue auteure avec Denis Duclos, du livre Les Sondages d’Opinion, Editions La Découverte, coll. Repères, 4ième édition 2007.

[2] Le sondage a été commandé par Nice Matin, propriété du Groupe Lagardère.

Il a été réalisé sur un échantillon de 1000 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. Interrogation par Internet les13 et 14 mars 2018. Il est de notoriété que les sondages par internet sont moins fiables que les sondages en face à face, les personnes pouvant se saisir elles-mêmes d’un sondage pour affirmer un avis. Pour avoir le sondage au complet https://elabe.fr/wp-content/uploads/2018/03/sncf.pdf.

 

[3] Sondage représentatif du 26 février sur un échantillon de 1010 personnes

http://harris-interactive.fr/opinion_polls/reaction-des-francais-a-lannonce-par-edouard-philippe-du-projet-de-reforme-de-la-sncf/

[4] En 2004, lors de la transformation d’EDF en S.A., le problème des sondages permettant de se prévaloir de l’opinion publique s’est également posé, on peut lire à ce sujet le chapitre 5 L’opinion Publique, co-écrit par S. Béroud et H.Y. Meynaud, in Sophie Béroud « LES ROBINS DES BOIS DE L’ENERGIE », Editions le cherche midi, 2005.

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