Comment sauver l'humanité du local au global et inversement.

C'est l'été, on se détend avec une nouvelle d'écologie-fiction. Je l'ai déposée sur le site du ministère de la Transition Écologique et solidaire, appel à contributions citoyennes "Villes et territoires de demain" , phase 2 "Vos idées et débats pour demain". Consigne : « Ecrivons ensemble des récits utopiques et imaginons un futur lumineux ! » Et si la fiction devenait réalité ?

Dans un avenir pas si lointain, je sors de chez moi avec mon chéri, nous avons le coeur débordant de joie et le sourire aux lèvres. D'un pas alerte, nous allons retrouver nos amis pour une ultime réunion du petit groupe de militants qui, il y a de cela cinq ans, s'était autobaptisé par dérision (et non sans un certain panache bravache et prémonitoire) "Les sauveteurs de l'humanité".

Ce soir, nous allons dissoudre notre association car notre but est atteint !

Grâce à une astuce audacieuse dont l'idée a germé dans notre petit cercle de réflexion, les communautés locales du monde entier vont pouvoir agir de concert pour sauver le maximum de biodiversité naturelle et agricole, régénérer les sols dégradés, reverdir la Terre à grande échelle et, ainsi, contribuer à infléchir le réchauffement planétaire, stopper l'acidification et l'eutrophisation des océans, préserver la ressource en eau douce, lutter contre la faim, le chômage, les déplacements de populations et les conflits dus au climat. Un avenir de coopération et d'entente planétaire se dessine même sous nos yeux !

Dans une liesse incroyable, autour d'un bon repas arrosé, en évoquant avec force chansons et émotions le long chemin parcouru avant l'happy-end de ce soir, nous penserons à tous les enfants du monde et, au-delà, à tous les êtres vivants de la Terre car c'est pour eux, grâce à eux et notamment grâce à nos compagnes les plantes, que tout a commencé.

Les journalistes ont accepté de ne pas interférer dans notre petite sauterie, la conférence de presse mondiale aura lieu demain à midi à l'Elysée, la présidente de la République Mme Delphine Batho ayant écourté sa visite au Bhoutan à l'annonce de la bonne nouvelle tombée hier. Avant de s'envoler pour son voyage de retour, elle avait pris le temps de nous faire parvenir ses félicitations pour notre créativité, notre ténacité, et le résultat obtenu : l'Assemblée générale des Nations Unies venait de décider à l'unanimité, avec engouement et plusieurs jours d'avance sur son programme, d'adopter la proposition que notre modeste association avait émise cinq années auparavant, quasiment jour pour jour.

J'ai déjà préparé le discours que je lirai demain devant les caméras, le voici en avant-première :

« Mes cher(e)s Frères et Sœurs en Humanité, prenons un instant pour rendre un hommage ému et profond à tous nos compagnons végétaux et animaux vivant sur la Terre, de l'algue bleue à la baleine, en passant par le séquoia vénérable et l'antilope gracile. Sans eux, nous ne serions pas ce que nous sommes. Avec eux, l'aventure de la vie va pouvoir continuer, plus belle que jamais. Car, comme nous allons le voir, il est possible de vivre tous ensemble heureux et en se respectant mutuellement.

Mais surtout, remercions notre mère Nature si belle, puissante et généreuse. C’est avant tout grâce à elle que nous allons prendre un nouveau départ, impulser un changement d’époque radical, réenchanter l’anthropocène qui avait si mal commencé…

Après de nombreux siècles d'incompréhension et d'orgueil démesuré, durant lesquels la grande majorité des hommes a méprisé et piétiné ses dons, s'occupant seulement de la piller avidement, le moment est enfin venu pour nous de sceller un pacte avec la Nature. Car c'est une évidence, la vague ne peut pas lutter contre l'océan.

Oui, nous y sommes : devant l'accumulation de catastrophes terribles et toujours plus graves, avec la montée brutale de l'angoisse de sa fin prochaine, l'humaine engeance a enfin réalisé, dans un sursaut de conscience, l'urgence d'une action de grande ampleur impliquant simultanément des milliards d'entre nous. C'est pourquoi une solution s'est dessinée, émergeant avec de plus en plus de netteté à la faveur d'un vaste mouvement de fond redécouvrant l'immense prodigalité gratuite de la Nature. Car c'est un fait, lorsque l'astuce humaine sait se mettre humblement au service de la profusion de la vie, comme par exemple dans la pratique de la permaculture, l'abondance survient et la force qui en émane est celle de l'éros et du tao, irrésistible et bénéfique. Bien avant la popularisation du terme "biomimétisme", c'est grâce à des éclaireurs visionnaires, parmi lesquels on peut citer Masanobu Fukuoka, Vandana Shiva, Pierre Rabhi et bien d'autres, que la prise de conscience a gagné progressivement du terrain : l'avenir le plus favorable, celui qui nous évitera le dérapage climatique et ses conséquences désastreuses, est forcément celui qui propose des "solutions basées sur la nature" (en anglais : Nature-Based Solutions to Climate Mitigation and Resilience). 

Et l'alignement des planètes a eu lieu. De façon quasi miraculeuse, notre idée folle, révolutionnaire, a commencé à émerger.

La proposition a d’abord été remarquée par un « think tank » du MIT (Massachusetts Institute of Technology) spécialisé dans les questions climatiques, le Climate CoLab, où elle a obtenu début 2018 le statut de finaliste, comme indiqué sur la page Internet (en anglais) The Crocus, Global Complementary Currency Pegged to the Production of Organic Living Biomass by helenenivoix : https://www.climatecolab.org/contests/2017/exploring-synergistic-solutions-for-sustainable-development/c/proposal/1334292

Ensuite nous avons bénéficié du soutien providentiel, actif et clairvoyant de plusieurs grands "patriarches" de l'écologie et de l'humanisme qui, enthousiasmés par notre proposition, ont cosigné une tribune dans les grands journaux francophones : Le Figaro, Le Monde, Libération, La Libre Belgique, Le Temps (Suisse), La Presse (Québec), texte qui fut ensuite repris dans la presse anglo-saxonne puis mondiale, endossé par d'innombrables scientifiques, artistes, représentants de grands mouvements transfrontières (syndicalistes, féministes, mouvements pour la paix, etc.), et appuyé par toutes les spiritualités au travers de la planète, des peuples premiers aux représentants des plus grandes religions. C'est notre cher Hubert Reeves qui, ayant le premier saisi l'importance de l'enjeu et comprenant que l'humanité jouait là sa dernière carte, avait entraîné dans cette aventure ses pairs et amis MM. Patrick Viveret, Michel Serres, Pierre Rabhi, Edgar Morin, Bruno Latour, Jacques Blamont, Claude Bourguignon, Philippe Desbrosses, Bernard Bouché (spécialiste mondial des lombriciens – ou vers de terre), Claude Alphandéry, Yves Cochet, Gus Massiah et bien d'autres, immédiatement rejoints par un très grand nombre de femmes connues... au moins leur équivalent en nombre d'années cumulées, mais aussi en termes d'enthousiasme et de talent.

Alors que le pessimisme prédominait, notre solution s'est avérée être la celle que tout le monde attendait... sans même le savoir.

Mais quelle est-elle au juste ?

C'est tout bonnement la création d'une monnaie mondiale écologique appelée "crocus", indexée sur la quantité de biomasse vivante saine produite au sein de “grappes de microfermes” permaculturelles labellisées, au fonctionnement coopératif.

Convertible exclusivement avec les monnaies locales complémentaires et citoyennes, les MLCC, cette monnaie n'interférera pas avec le sytème monétaro-financier classique, elle le complètera simplement.

Elle ne concernera que les pays volontaires.

Elle permettra de réconcilier l'économie avec l'écologie et d'articuler harmonieusement le niveau local avec le global.

Car elle combine trois outils qui se renforcent mutuellement :

- tout d'abord, le dynamisme puissant et fécond de la biomasse vivante saine au sein d'agroécosystèmes riches et diversifiés ;

- ensuite, l'instinct de coopération bienveillante qui préside à l'essor des monnaies locales complémentaires et citoyennes de par le monde ;

- enfin, un projet partagé mettant l'accent sur les valeurs communes supérieures qui fédèrent les humains : nous avons tous besoin de manger, d’être en bonne santé, de prendre soin de notre famille, de coopérer pour faire société, et pour cela c’est la biomasse végétale saine qui est la véritable richesse sur Terre. Car, que nous le voulions ou non, les formes d'économie que nous créons sont forcément ancrées dans l'économie naturelle, d'où son appellation de "secteur primaire", le bien nommé parce qu’il est en effet tout à fait primordial.

C'est grâce à l'action pro-active d'un petit groupe de pays membres de l'ONU (parmi lesquels on peut citer la France, la Belgique, la Norvège, l'Afrique du Sud, le Bénin, la Bolivie, l'Equateur, la Nouvelle-Zélande... je ne peux les citer tous, ce serait trop long, mais je les remercie du fond du cœur pour leur action déterminante), grâce à ce groupe de pays éclaireurs que l'Assemblée générale des Nations Unies a décidé de demander solennellement au Fonds monétaire international de créer en son sein une division nommée Fonds monétaire organique, ou FMO, chargée de lancer la monnaie crocus.

Ainsi, mes cher(e)s Frères et Sœurs, aujourd'hui est un grand jour pour l'humanité car, sous l'égide de l'ONU et du FMI, tous les pays du monde sont à présent invités à rejoindre le mouvement et à impulser la seule croissance qui puisse véritablement nous tirer d'affaire, celle de la biomasse vivante saine. Plus la quantité de celle-ci sera importante, plus le pays se verra accorder des crocus par le FMO. Ceux-ci vont constituer une source complémentaire de revenus pour les travailleurs de la terre et, grâce aux circuits courts de vente des produits agricoles en symbiose avec la monnaie locale une source de bien-être pour tous les habitants.

Mais qu'est-ce au juste qu'une grappe de microfermes ?

C’est un groupement de petites unités agricoles polyvalentes appliquant les principes de l’agroécologie et de la permaculture, soit une forme d’agriculture « écologiquement intensive ». A l’origine d’une telle structure, il peut y avoir :

- plusieurs fermiers souhaitant mutualiser leurs savoirs faire et acquérir de nouvelles pratiques afin de respecter les sols et la biodiversité (naturelle et agricole) ;

- plusieurs chômeurs portant un projet collectif viable. Des terrains sont mis à leur disposition par l’Etat ou par une collectivité locale, selon un bail emphytéotique de 99 ans ;

- un ou plusieurs investisseurs privés, entreprises, associations, fondations, ONG, propriétaires terriens, mécènes, etc. soucieux de favoriser la conversion de terres agricoles appauvries par la monoculture intensive. Ils peuvent bénéficier d’un régime fiscal favorable s’ils impulsent la création d’une ou plusieurs grappes de microfermes employant des salariés, à condition que ceux-ci disposent de droits syndicaux et qu’ils ne soient ni auto-entrepreneurs, ni ubérisés ;

- ou un « mix » des configurations décrites ci-dessus. Pour qu’une grappe de microfermes soit éligible au crocus, les fermiers regroupés en son sein s’engagent à n’utiliser ni engrais chimiques, ni pesticides de synthèse, ni OGM, ni élevage intensif.

C'est la communauté mondiale des scientifiques qui certifiera les grappes de microfermes, et qui fournira les chiffres annuels de croissance de la biomasse saine sur la base desquels l’Assemblée décisionnaire du FMO octroiera à chacun des pays volontaires le nombre de crocus qui lui revient. Les gouvernements vont attribuer ensuite cette monnaie, proportionnellement à leur production, à chacune des coopératives constituées dans les grappe de microfermes, à charge pour celles-ci de répartir les crocus entre les personnes physiques travaillant en leur sein. Seules ces personnes ont le droit d'échanger les crocus, uniquement avec la monnaie locale complémentaire et citoyenne de leur lieu d’habitation et à parité avec la monnaie nationale. Le collectif qui gère la MLCC reçoit une accréditation de l’Etat l’autorisant à faire figurer dans ses livres de comptes les crocus reçus, considérés légalement comme des unités du compte de garantie auquel la MLCC est adossée. Le crocus est remboursable en dernier ressort auprès du FMI, dans la monnaie nationale considérée.

Les excès de la finance déconnectée du réel ont bien sûr pesé dans la balance en faveur du crocus, qui va permettre – enfin ! de rééquilibrer, de ralentir et de pacifier l'économie. D’y introduire « en douceur » des valeurs plus féminines : abondance, patience, « care », coopération, etc.

Certes, cet instrument s’apparente plus à une incitation qu'à une véritable monnaie. Cependant, il convient de lui conserver cette dernière appellation car elle le rend plus désirable auprès des populations, auxquelles il procure du pouvoir d’achat. Il permettra en effet d'en finir avec la paupérisation et le suicide des paysans, qui est l’un des plus grands scandales qui soit. Sa mise en œuvre va accélérer la nécessaire mutation de l’agriculture vers des systèmes qui, au lieu d’épuiser la terre, la rendront fertile indéfiniment, ce qui fera la richesse et le bonheur des peuples de la Terre.

Philosophiquement, on pourrait résumer l’idée ainsi : "Avec le crocus, c'est la monnaie qui est achetée par la nature et non pas la nature qui est achetée par la monnaie". Autrement dit, c’est la vitalité écologique qui engendre la monnaie, et non la marchandisation de la nature qui procure de l’argent. Cet outil est donc un moyen de valoriser la nature autrement qu’en la détruisant. De plus, il est synonyme de croissance et d'abondance parce que la biomasse vivante est spontanément inflationniste.

C'est donc la voie vers une économie de proximité revivifiée par la réponse à nos besoins les plus basiques (se nourrir, travailler) comme les plus élevés : être solidaires, s’organiser, partager la convivialité, aller vers un avenir commun plus optimiste. Et ce, pas seulement chez nous. Egalement sur toute la planète, selon la formule consacrée : "Penser globalement, agir localement".

Pour conclure, je vais m’autoriser quelques phrases lyriques, je m’en excuse par avance mais c’est la circonstance qui le veut. Elles sont inspirées d’un texte magnifique trouvé dans une publication de Navdanya, l’ONG altermondialiste indienne fondée en 1991 en Inde par Vandana Shiva, dédiée à la protection de la biodiversité et au développement de l'agroécologie. La publication s’intitule : Semences d’espoir, graines de résilience (Seeds of hope, seeds of resilience) :

Sur Terre, l'Evolution Cosmique fleurit avec la photosynthèse. Toutes les espèces existantes et en constante évolution, et toute l'expérience humaine, sont les beaux fruits de cette aventure.

Les myriades de couleurs dans la nature, toutes les variétés de vie, toutes les extases à couper le souffle, et la beauté infinie dont nous sommes témoins, sont tous les cadeaux vivants de la photosynthèse.

Le fait de voir, de sentir, d’entendre, de toucher et de ressentir, tout cela n’aurait pas été possible sans la photosynthèse. Tout ce que nous concevons, tout ce que nous cultivons à l'intérieur de nous, est dû à la photosynthèse.

Nous les humains – sommes devenus les gardiens de la biosphère, ce qui était une volonté indomptable de la photosynthèse puisque toute évolution sur Terre est un effet de sa puissance. La photosynthèse nous sourit, car nous sommes ses fruits les plus aboutis, des êtres si merveilleux qu’elle a généré une conscience unique en nous.

C’est pourquoi nous avons cette responsabilité grandiose et grave : nous sommes les gardiens de la photosynthèse.

Nos mains ne peuvent pas être cruelles, nous ne pouvons pas asservir le phénomène qui est le ressort-même de notre propre destin.

Eveillons-nous à la conscience de cette bienveillance que la photosynthèse a profondément enracinée en nous. Libérons la photosynthèse, rendons-lui sa pleine liberté, aidons-la à rayonner de toute sa splendeur, de tous ses potentiels. Et, alors, nous en bénéficierons aussi, dans un climat qui répandra sa bienveillance sur nous pour nous aider à régner avec gloire et bonheur.

Merci. »
 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.