Déconfinement et peur de l'amnésie

Parce que le risque de l'amnésie est bien plus néfaste que le virus, il préparera les chemins de bien pire encore si l'humain n'en tire pas des leçons. Nos morts auront-ils été inutiles ?

Triste vision d'un futur qui s'approche à grand pas, alors que le déconfinement est vécu pour beaucoup d'entre nous comme une libération, une certaine angoisse m'assaille et qui est grandement partagée par ceux qui ont vu l'aspect positif de cette pandémie.
Une angoisse qui n'est pas associée à la peur de la maladie car, il serait naïf de penser qu'une seconde vague ne peut réapparaître après déconfiement, tant la frustration de l'absence de sorties, de contacts humains et de consommation aura été grande pour une certaine partie de la population. La tentation du retour à la normale, du "comme avant" est grande parce que beaucoup de personnes - et c'est ce que la majorité des reportages médiatiques nous indiquent - ont ressentit un malaise dans ces conditions de confinement. Il sera inconcevable de sortir sans suivre, de manière drastique, les gestes barrières sans lesquels la deuxième vague sera assurée.

Mais, je disais, ce n'est pas tant de la maladie dont il est question, du moins pas de cette maladie-là, virale et physique mais plutôt de l’amnésie générale qui nous pend comme goutte au nez, due à la frustration ressentie et qui commence à provoquer un état anxiogène.

J'ai peur oui. Et une partie de la population a peur également : 

Que les gens oublient ce qu’ils viennent de vivre comme s’ils occultaient les morts et les hôpitaux engorgés, mais aussi et surtout le beau basculement de vie qu’ils ont vécu.

Qu'ils oublient comment ils se sont débrouillés pour être heureux malgré l’absence de confort; qu’ils oublient les efforts fait pour être agréable en famille et avec leur conjoint.
La manière dont ils ont quitté et survécu à une vie hors système consumériste en étant sortis de leur zone de confort.
Qu’ils oublient les élans de solidarité autant locaux qu’internationaux, les organisations charitables envers leur famille et leur voisins, envers les plus démunis et nos anciens. La vie de l'autre a primé sur l’égoïsme.

Qu’ils oublient leur admiration pour les « vrais héros du monde contemporain, pas ceux qui tapent dans un ballon ni ceux qui gagnent des millions » comme l'indique si justement une homélie du Pape François, mais "ceux qui prennent soin de la vie ": le personnel hospitalier, les aides soignants dans les EPAHD, les urgentistes, le SAMU, les médecins et tout ceux qui participent aux soins, comme les consacrés religieux présents pour soulager la souffrance des esprits.

Par extension, c’est bien du respect de la vie et de l’amour de l’autre dont il est question dans la gestion "off" de cette crise. Une gestion opérée par ceux qui sont sur le terrain : voisins, amis, familles, travailleurs... le peuple et quelques rares maires à l'écoute de la voix du terrain.

Qu’ils oublient que le port du masque chirurgical ou en tissus est bien plus un acte altruiste et solidaire, au vu de sa faible capacité de protection personnelle, mais qu’il devient une marque visible de notre adhésion au respect de la communauté dans l'idée du service à l'Autre. Cet Autre qui, ayant la même attention pour son prochain, prend soin de moi et de mes pairs.

Qu’ils oublient le respect et l’amour de nos anciens et combien l'acte de présence est déterminante pour eux à leur côté. Tout autant que le fait de pouvoir leur dire au revoir avec foi et dignité permet que l’amour passe avec eux au delà de la mort.

Qu’ils oublient la qualité de la vie, dans le silence des rues, l’atmosphère moins polluée et les animaux qui reviennent coloniser des espaces naturels qui leur avaient été jusque-là annexés.

Qu’ils n’aient pas remarqué que, dénué d’un besoin de possession et de consommation matériel, l’œil humain s’oriente vers ses pairs et le vrai sens de la vie remonte vers le cœur.
Que l’inutile a substitué la place de l’utile. Que la spiritualité rythme la vie de chacun et s’ajoute à la nourriture du corps comme une réelle manne pour l’esprit et le cœur. Il semble que le message Mosaïque ait été une réponse naturelle et instinctive à cette morbide épreuve.

Nous avons peur :

Qu’ils tournent à nouveau leurs yeux vers des fêtes inutiles insensibilisant leur cœur de cet essentiel qui tient l’humain en vie : la charité, la solidarité, la foi, en somme, l’amour tout simplement.

Que les émissions télévisées reprennent le contrôle et qu’elles enivrent à nouveau le français qui n’aurait plus rien lui rappelant son énergie vivante, qu’il se plonge à nouveau dans les achats futiles et la surconsommation pour retrouver un pouvoir illusoire alors qu’il l’a eu entre ses mains durant le confinement quand il était face à lui-même, hors de son territoire habituel. Il a vécu l'Exode dans son confinement, celui qui nous permet l'introspection par la mise sous silence des tumultes de la vie.

« Panem et circenses » dit Juvenal et ce poème est toujours d’actualité depuis l’Empire Romain. Donnez-leur du pain et des jeux et ils resteront sages comme des images, sans questionnement, sans tumulte, comme des humains domestiques, sans vie.

Je crains que nous retournions en arrière et que seuls ceux qui auront réellement combattus en leur fort intérieur et auront eu la grâce d'ouvrir les yeux sur ce que notre société habituelle tend à vouloir nous cacher, c'est à dire l'énergie de nos profondeurs qui rend vraie notre vie. Ceux qui auront vu cela en seront les vrais vainqueurs.

Ne soyons pas amnésiques. Que cette pandémie ouvre les yeux et les cœurs et que nos morts ne le furent pas en vain mais, que par d'un pied de nez redoutable, ils nous indiquent une façon plus saine et sainte de vivre.

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