Extrait du livre "En attendant notre liberté"

Suite à une demande, je viens partager avec vous un extrait de mon livre.... Arrivée au premier parloir !

"... Mon tour arrive, les gens commencent à se presser devant la grille d'entrée. Un surveillant appelle les familles, et à leurs noms, elles passent la grande porte. Les noms défilent, mais au dernier, il n'a toujours pas prononcé le mien. J'interpelle le surveillant alors qu'il est en train de repartir vers la grande porte, et lui explique que j'ai rendez-vous pour un parloir. Il me demande le nom de la personne que je viens voir et avec des gros yeux ronds, me précise qu'il a appelé la famille X, sans que personne n'avance.

Mince ! Il faudra que je sois plus vigilante la prochaine fois, car contrairement à ce que j'avais cru comprendre, il ne donne pas le nom des visiteurs, mais crie : Famille X, du nom du détenu.

Mais comment je pouvais savoir moi ?

Je rentre enfin par la grande porte.

Devant une deuxième porte, le même surveillant demande : "Qui veut une clef ?" Certains répondent...Moi je ne suis là que pour un parloir, pas besoin de clef, je ne reste pas !

Je vois certaines personnes commencer à se déshabiller, retirer leurs ceintures. C'est vrai, on est presqu'en hiver, mais il fait chaud !

D'un coup, j'entends des cris. Une jeune fille vient de passer sous le portique de sécurité et l'a fait sonner. Elle crie, le surveillant renchérit et la menace : si elle le déclenche encore une fois, elle ne rentrera pas au parloir. Elle sort le tissu de ses poches pour montrer qu'elles sont vides et repasse le portique. Ca sonne à nouveau. Elle crie, pleure et certaines familles se mettent à crier avec elle. Elle ne rentrera pas aujourd'hui au parloir.

Alors... dans ma tête ça match ! Sûre que je vais le déclencher aussi, le portique. J'ai mon sac à main remplit de mes affaires personnelles : clefs, téléphone, porte-monnaie. En une fraction de seconde, je réalise que les clefs que proposait le surveillant, servent à ouvrir des casiers pour déposer les objets qui ne peuvent pas rentrer dans la prison. Penaude, je m'approche de lui... pour en réclamer une.

Mais comment je pouvais savoir moi ?

Ca y est, le surveillant appelle ta famille. Je suis ta famille aujourd'hui. Je présente ma carte d'identité. Il m'explique enfin comment ça fonctionne : je dois passer sous le portique. J'ai droit de le déclencher deux fois, s'il sonne une troisième fois, je ne peux pas rentrer dans la prison. Et si c'est le cas, tu auras droit à ce qu'on appelle un parloir fantôme. Selon la légende ( car la seule fois ou c'est arrivé, les surveillants ne t'ont pas fait déscendre), c'est un parloir que tu passeras seul à regarder les murs, en te demandant qu'est-ce qui s'est passé pour la personne qui avait réservé le parloir, à te prendre la tête sur un éventuel accident de la route, ou l'envie de ne plus te voir... Seul dans le parloir, avec ta colère, ta rage et tes questions, avant que les surveillants te remontent en cellule.

Pour passer le portique, je choisi la sécurité. Je me suis déjà assez fait remarquée comme ça. Je retire tout ce qui brille, est en métal ou susceptible de le déclencher : je retire donc tous mes bijoux, ma ceinture, mes chaussures.

Je ne le sais pas encore, mais le portique va devenir mon plus grand stress et pour longtemps, même bien longtemps après la prison. La fille qui se déshabille entièrement devant les gardes frontières quand elle prend un avion...c'est moi !!!!

Je suis passée, maintenant je me rhabille, en courant derrière les gens qui sont passés avec moi. Ne surtout pas les perdre de vue, parce que je ne sais toujours pas ou je vais et comment ça se passe.

On s'arrête devant une porte, elle sonne, s'ouvre et on passe. Depuis la vitre j'aperçois une cour remplie de fourgons de la pénitentiaire. Ca y est, je suis dedans. Des familles déposent de gros sacs dans un chariot en métal, on continue notre chemin. Deuxième porte, rebelotte elle sonne, s'ouvre et on avance. Troisième porte, pareil. On avance en troupeau, dans un silence impressionnant. Et là, on arrive dans une pièce lugubre. Des chaises sont placées contre les murs, la moitié sont cassées et n'ont plus d'assises. Aux fenêtres, des grillages partout. Et en regardant à travers, on aperçoit des détritus en tous genre : sacs plastiques côtoient bouteilles vides et même une tong, une basquette. Je l'apprendrais plus tard, il s'agit des yoyo, sacs que se passent les détenus, de cellule en cellule par les fenêtres, après que les gardiens leurs auront fermé les portes de leurs cellules. Les grillages de l'extérieur étant remplis de sacs et d'objets divers : les projectiles lancés depuis l'extérieur de la prison, contenant des portables, des balles de tennis ou ballons remplis de shit ou autres objets illicites.

Les murs à l'intérieur sont sales et une odeur de vieille graisse me remplit les narines. On se croirait dans un film des années 60, dans une vieille gare ou les gens attendent leurs trains, en regardant passer leurs vies. Les gens commencent à se parler, se demandent des nouvelles des uns et des autres. Ils chuchotent, réajustent leurs vêtements. On se croirait dans la salle d'attente d'un médecin, l'ambiance aussi pesante que si on attendait l'annonce d'une maladie grave.

Le surveillant arrive et fixe mon petit sac plastique, contenant des cd que je t'ai amené. Il me refait ses gros yeux ronds, car je n'ai rien le droit de te donner de main à main, et me demande de redescendre avec lui...jusqu'au chariot en métal, sous les regards énervés et méchants des familles, à qui je fais perdre du temps.

Mince ! Après tout... ils n'ont qu'à prévoir un manuel pour les visiteurs, comment je peux savoir moi ?"

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